Distanciel improvisé, anxiété exacerbée

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Par Matéo Gaurrand-Paradot
mercredi 9 février 2022
Distanciel improvisé, anxiété exacerbée
Le Malheureux magnifique, Pierre Yves Angers, 1972. Œuvre située à l’intersection des rues Sherbrooke et Saint-Denis à Montréal. Photo : Paul Fontaine
Le Malheureux magnifique, Pierre Yves Angers, 1972. Œuvre située à l’intersection des rues Sherbrooke et Saint-Denis à Montréal. Photo : Paul Fontaine
Selon des spécialistes, la qualité de l’enseignement en ligne peut, dans certaines conditions, surpasser celle de l’enseignement en présentiel. Ils ajoutent que la situation actuelle est loin d’être idéale et que le bien-être de la communauté étudiante pourrait bien en pâtir.
« Je suis préoccupé par la santé mentale des jeunes qui s’aggrave au fur et à mesure que la pandémie s’étire. »
Jean-Sébastien Fallu, Professeur à l’École de psychoéducation

« Il n’est pas vrai de dire que l’enseignement en ligne est de moins bonne qualité », affirme le directeur des Services de soutien à l’enseignement et professeur au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal Bruno Poellhuber. Ce dernier, bien avant que la pandémie de COVID-19 touche le Québec, orientait déjà ses recherches sur les cours à distance. En compilant des études, il a découvert que ce mode d’apprentissage pouvait même donner de meilleurs résultats.

Marie-Odile Magnan, professeure au Département d’administration et fondements de l’éducation et titulaire de la Chaire en relations ethniques à l’UdeM, partage ce point de vue. « Certains étudiants pourraient même avoir un accès facilité à l’université s’il est plus simple d’étudier à la maison », estime-t-elle. M. Poellhuber nuance cependant cette conclusion, car le contexte pandémique a forcé un passage rapide, voire improvisé, au distanciel. « En ligne, il y a des exigences pédagogiques et donc un besoin de faire des efforts, précise-t-il. Il ne faut pas que les étudiants restent passifs, il y a besoin de plus d’interactions. »

Présentiel, distanciel, présentiel…

Malgré une couverture vaccinale élevée au sein de la communauté étudiante de l’UdeM* et le faible risque que les jeunes adultes développent une forme grave de la maladie, les cours ont repris en ligne au mois de janvier, après une session d’automne en présentiel. « Le Québec a dû fermer ses universités, au contraire d’autres pays, car notre capacité hospitalière est plus limitée, avec un manque de personnel », souligne la pédiatre Caroline Quach-Thanh, qui est également microbiologiste-infectiologue et professeure titulaire au Département de microbiologie, infectiologie et immunologie. Ce retour en ligne s’explique, selon elle, par la faible protection qu’offrent deux doses de vaccin face aux infections dues au variant Omicron. Elle ajoute également qu’offrir une dose de rappel aux personnes les plus fragiles de la communauté universitaire était impossible avant la rentrée.

L’obligation gouvernementale de suivre les cours en ligne a pris fin le 17 janvier, mais une période de transition de deux semaines a été autorisée en vue du retour en présentiel. L’UdeM a ainsi permis aux activités d’enseignement et de recherche de reprendre sur le campus le 31 janvier dernier.

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Pas le même impact pour tous

Roberta De Oliveira Soares, doctorante en fondements de l’éducation à la Faculté des sciences de l’éducation. Photo : Courtoisie Roberta De Oliveira Soares

Ce rebondissement, après plusieurs mois d’un retour presqu’à la normale, a pu perturber une partie de la communauté universitaire, mais toutes et tous ne sont pas égaux face à la situation, d’après la doctorante en fondements de l’éducation Roberta De Oliveira Soares. « L’impact du distanciel dépend de quels étudiants nous parlons, explique-t-elle. Avoir des enfants, vivre dans un petit espace, vivre seul, avoir une mauvaise connexion [Internet] sont toutes des conditions très différentes. » Elle donne l’exemple des étudiantes et étudiants internationaux comme celles et ceux encore en Chine, qui pouvaient avoir des cours la nuit.

Le programme Pair.e.s aidant.e.s du Département de communication de l’Université de Montréal (PACUM) offre un service d’écoute à ses étudiants et étudiantes. « Depuis le retour en ligne, on a plus d’appels qu’au dernier trimestre pour des motifs comme l’anxiété à cause des cours, de l’impossibilité de rendre des travaux dans le temps imparti, de l’envie de retourner en présentiel, de la dépression et de la solitude [NDLR : L’entrevue a été effectuée avant le retour en présentiel du 31 janvier] », énumère le coordonnateur du PACUM et étudiant au doctorat en communication, Luis Gonzalez Alarcon.

« Beaucoup d’étudiants considèrent ne pas avoir les capacités, poursuit-il. Ce sont des étudiants qui n’aiment pas la dynamique des cours en ligne et qui préfèrent le présentiel. Le risque, c’est la démotivation, suivie de l’abandon. »

Ce constat fait écho aux recherches de M. Poellhuber. « La grande difficulté dans les cours en ligne, même avant la pandémie, c’est l’abandon », déclare le professeur. Face à ce phénomène, le PACUM va mettre en place un programme de pairs accueillants, pour mieux accompagner les étudiantes et étudiants isolés. Il s’agit d’un programme d’organisation d’activités sociales pour éviter le décrochage qui sera lancé ce mois-ci.

Le manque d’interactions en cause

Le professeur à l’École de psychoéducation Jean-Sébastien Fallu met l’accent sur le manque de spontanéité des rencontres dans ce contexte. « La socialisation est essentielle pour tous les jeunes, pour leur développement et leur santé mentale, explique-t-il. Ça ne concerne pas que les étudiants. Je suis préoccupé par la santé mentale des jeunes qui s’aggrave au fur et à mesure que la pandémie s’étire. » Toutefois, même si des inquiétudes existent, le chercheur déplore qu’aucune étude ne rapporte les chiffres sur le suicide chez les jeunes ou la communauté étudiante au Québec depuis le début de la crise sanitaire.

De plus, selon Mme De Oliveira Soares, les étudiants et étudiantes ne parviennent pas à distinguer ce qui ne va pas en raison de la pandémie de ce qui ne va pas à cause de l’enseignement en ligne.

Pour des questions de bien-être étudiant, M. Poellhuber penche pour un enseignement hybride. « Je pense que le mieux, ce serait de proposer de 40 % à 50 % de cours en ligne, car c’est sûr qu’on a besoin d’interactions, détaille-t-il. Sur les ordinateurs, il est difficile de faire des rencontres spontanées, les relations professeurs-étudiants peuvent aussi se dégrader. Il y a ainsi également une distance relationnelle qui se met en place. »

Le corps enseignant s’adapte

Marie-Odile Magnan, professeure au Département d’administration et fondements de l’éducation. Photo : Courtoisie Marie-Odile Magnan

Face à cette nouvelle réalité qui s’installe par vagues, Mme Magnan explique avoir adapté son enseignement. « On arrive quand même à reproduire quelque chose de satisfaisant, observe-t-elle. Les étudiants ont l’air contents. Je fais des capsules et plus de pédagogie inversée. » La professeure a suivi des formations qu’offrait l’Université lorsque la pandémie est survenue.

« 80 % des enseignants ont participé à ces formations, dans les premiers mois de la crise sanitaire, mentionne M. Poellhuber, qui a donné un cours à des membres du corps enseignant sur les méthodes d’enseignement en ligne à l’été 2020. C’est un vrai point positif de l’enseignement en ligne. »

*L’UdeM affiche un taux de double vaccination de 93,5 % au sein de la communauté étudiante et de 92 % au sein du corps professoral en janvier 2022.


Si vous ressentez de la détresse psychologique, divers services existent. Suicide Action Montréal offre une ligne d’écoute en tout temps au 1 866 277-3553. Les étudiants et étudiantes du Département de communication peuvent également contacter le PACUM au 514 559-2910 du lundi au mercredi de 9 heures à midi et de 13 à 16 heures. Pour les autres ressources de l’UdeM, visiter le site Internet toutlemondeadesbas.ca.

 

Dans une précédente version ainsi que dans la version imprimée, il était mentionné que Luis Gonzalez Alarcon est étudiant à la maîtrise en communication. Dans les faits, il est étudiant au doctorat en communication. L’erreur a été rectifié dans cette version.