conflit d'intérêts délicat
La librairie de Polytechnique Montréal, où certain·e·s professeur·e·s peuvent faire vendre leurs propres manuels scolaires. © Courtoisie - Librairie de Polytechnique Montréal (Coopoly)

Un conflit d’intérêts délicat 

Un·e professeur·e peut-il ou peut-elle obliger ses étudiant·e·s à acheter un livre qu’il ou elle a écrit ? Cette pratique qui brouille la ligne entre liberté universitaire et conflit d’intérêts soulève des questions éthiques et financières bien réelles. Quartier Libre s’est penché sur ces enseignant·e·s qui sont aussi auteur·rice·s.

Le spécialiste en éthique de l’enseignement et professeur à l’Université de Montréal (UdeM) Bruce Maxwell utilise lui-même un livre qu’il a coécrit dans l’un de ses cours. Il précise que l’ouvrage a été conçu pour accompagner son enseignement, mais reconnaît que cette pratique peut soulever des conflits. « Chaque fois qu’un professeur oblige ses étudiants à acheter son livre, ça soulève inévitablement une question de conflit d’intérêts qui est exacerbé par le fait que le professeur est dans une position d’autorité vis-à-vis de ses étudiants », affirme-t-il.

Selon lui, lorsqu’un·e professeur·e impose son propre manuel, « le choix doit être béton sur le plan pédagogique et la justification doit être solide. Ça doit être indiscutable dans le but de maintenir la confiance des élèves ». M. Maxwell estime également que l’intérêt des étudiant·e·s doit primer : si un ouvrage plus pertinent existe, il devrait être recommandé. 

Une pratique normale à Polytechnique

M. Maxwell a dû suivre un protocole de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UdeM pour faire approuver l’utilisation de son manuel. Selon le chargé des relations médias de Polytechnique, Christian Merciari, aucun protocole de la sorte n’existe à Polytechnique Montréal, où certains manuels scolaires coûtent facilement plus de 100 dollars. M. Merciari a toutefois précisé par voie de courriel que Polytechnique n’a « jamais relevé de plaintes ou de récriminations » concernant des professeur·e·s qui exigent l’achat de leurs livres. 

Lui et M. Maxwell soutiennent que les redevances associées aux ouvrages universitaires demeurent faibles. Le professeur en éthique de l’enseignement décrit les royautés, aussi appelées droits d’auteurs, comme « minuscules ». Dans son cas, celles-ci s’élèveraient à environ « 200 dollars pour 3 000 ou 4 000 livres vendus. »

Des royautés pas toujours négligeables

Le directeur général des Presses de l’Université de Montréal (PUM), Patrick Poirier, nuance toutefois que les royautés ne sont pas nécessairement minimes. Aux PUM, les auteur·rice·s reçoivent généralement entre 6 % et 8 % de redevances, selon lui. Il explique néanmoins que les royautés varient d’une presse universitaire à l’autre, et que certaines offrent 1 % de droits d’auteurs.

Depuis 2024, les Presses de l’Université de Montréal gèrent les Presses internationales Polytechnique (PIP), et elles appliquent des taux similaires. Cependant, un·e professeur·e peut publier ailleurs, ce qui fait varier les pourcentages de droits d’auteurs.

M. Poirier mentionne aussi que les droits d’auteurs des professeur·e·s en génie peuvent être plus importants, puisque ces dernier·ère·s produisent des ouvrages très spécialisés pour lesquels ils et elles font parfois le travail d’infographie, de traitement de texte, et de traitement d’équation. « Si le gros du travail est fait par l’auteur lui-même, il est certain que les droits d’auteurs doivent être plus conséquents, » concède-t-il.

Le directeur général des PUM explique qu’utiliser son propre livre en classe peut devenir lucratif, surtout lorsque les ouvrages sont chers. « Les livres qui sont prescrits en cours peuvent devenir vraiment intéressants comme revenu avec les droits d’auteurs, surtout lorsque ce sont des livres dispendieux, et je dirais que c’est le cas pour beaucoup de livres de Polytechnique », souligne-t-il.

Des coûts subventionnés par les étudiant·e·s

M. Poirier rappelle toutefois que les PUM sont un organisme à but non lucratif et que si les manuels en génie et en sciences naturelles sont plus chers, c’est notamment parce qu’ils ne bénéficient pas des mêmes subventions fédérales que les ouvrages en sciences humaines et sociales.

« C’est un problème systémique; tant que les gouvernements fédéral et provincial ne verront pas l’utilité de financer les sciences naturelles et le génie, le coût sera toujours subventionné par les étudiants. »

Patrick Poirier,
Directeur des Presses de
l’Université de Montréal (PUM)

Malgré les enjeux éthiques et le coût élevé des ouvrages, M. Poirier estime que les livres qu’ont publiés les professeur·e·s ont leur place dans leurs salles de classe. « Si le professeur prend la peine de jeter sur papier les fondements du cours qu’il donne, est-ce qu’on doit lui interdire de le rendre obligatoire dans ses cours ? s’interroge le directeur général des PUM. Est-ce qu’il va devoir se replier sur des livres produits par d’autres auteurs ? En fin de compte, la question revient au même, l’étudiant va être appelé à débourser d’une manière ou d’une autre. »

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