Maude Jarry : Lauréate Prix des libraires

Rencontre avec Maude Jarry, lauréate du Prix des Libraires 2026 : « Je porte cette histoire depuis 15 ans »

Lauréate du Prix des libraires 2026 et titulaire d’un baccalauréat en création littéraire et scénarisation de l’Université de Montréal, Maude Jarry signe, avec La mer des larves, publié aux éditions de Ta Mère, un roman singulier, à la croisée de l’horreur, de la science et de l’intime. L’autrice revient sur un projet qu’elle porte depuis plus de quinze ans, ainsi que sur son rapport à l’écriture et les enjeux qui traversent son œuvre.

Quartier Libre (Q. L.) : D’où est partie l’idée de La mer des larves ?

Maude Jarry (M. J.) : L’idée est née pendant mon baccalauréat. J’avais déjà envie d’écrire une histoire sur la maternité, la stérilité et le rapport au corps. À ce moment-là, j’étais aussi très marquée par Alien, de Ridley Scott, et par cette manière de mélanger l’horreur, la science-fiction et des enjeux très intimes.

Le projet a beaucoup changé au fil des années. Je porte cette idée depuis environ 15 ans, mais c’est vraiment en 2022, après avoir reçu une bourse du Conseil des arts du Canada, que je me suis dit que j’allais l’écrire pour de vrai. C’est à ce moment-là que le roman a commencé à prendre sa forme actuelle.

Q. L. : À qui souhaitiez-vous vous adresser avec ce roman ?

M. J. : Je n’écris pas avec un public cible très précis en tête, mais je savais que certains enjeux allaient résonner davantage auprès de certaines personnes. La misogynie médicale, le paternalisme médical et les difficultés à naviguer dans le système de santé touchent beaucoup de gens, mais de manière disproportionnée les femmes, les personnes racisées, trans, et celles vivant avec des maladies chroniques. J’avais envie qu’elles se sentent représentées. 

Je voulais aussi écrire un personnage qui ne veut pas d’enfant, sans que ce choix soit expliqué ou justifié. Dès qu’on donne une raison, les gens se mettent à juger si elle est bonne ou mauvaise. Pour moi, ce n’était pas le point. Le personnage ne veut pas d’enfant, et ça suffit.

Q. L. : Comment s’est déroulé le processus d’écriture d’un roman aussi dense ?

M. J. : Ça a été un très long processus. L’écriture du premier jet a pris environ un an, puis la réécriture près de deux ans supplémentaires. Le roman a connu environ 16 versions. J’ai coupé plusieurs personnages, changé la narration, retravaillé la structure. Dans un roman, tout est lié. Quand on enlève un élément, il faut souvent redistribuer plusieurs fils ailleurs.

Je travaille avec un plan, mais je ne le suis pas toujours. Il me donne une sécurité, surtout pour un projet aussi gros. Penser à 400 pages, c’est terrorisant. Penser à un chapitre, c’est plus accessible. J’avance donc par blocs, en acceptant que certaines choses apparaissent en cours de route.

Le livre On Writing, de Stephen King, a beaucoup changé ma manière de travailler. J’ai adopté l’idée d’écrire un certain nombre de mots par jour. Certaines journées, ça prend deux heures. D’autres fois, ça en prend six. Je me donne surtout le droit d’écrire quelque chose d’imparfait. Avant, je réécrivais constamment ce que je venais d’écrire, parce que je voulais que ce soit beau tout de suite, mais pendant ce temps-là, l’histoire n’avançait pas. Maintenant, j’essaie d’aller jusqu’au premier jet avant de trop me relire. La réécriture vient après.

Q. L. : Votre formation en création littéraire et scénarisation a-t-elle façonné votre rapport à l’écriture ?

M. J. : Pas vraiment. Mon passage en création littéraire a même été assez difficile. Les contraintes, les thématiques imposées et les exercices courts ne correspondaient pas du tout à ma manière d’écrire. J’ai compris que les nouvelles et les formes courtes n’étaient pas vraiment mon terrain.

Ce que j’ai surtout retenu de cette formation, ce sont les rencontres. J’y ai rencontré des professeurs et d’autres personnes qui écrivent encore aujourd’hui. Cependant, pour mon rapport à l’écriture, ce sont davantage mes études en thanatologie, mes cours de microbiologie et mon intérêt pour les sciences naturelles qui m’ont nourrie. Ça m’a permis de comprendre qu’on pouvait lier la science et la fiction, au lieu de choisir entre les deux.

Q. L. : Que représente pour vous le Prix des libraires ?

M. J. : Je suis encore en train de le digérer. Je ne peux pas dire que je m’y attendais. C’est un très gros prix, et tout s’enchaîne très vite après l’annonce. Ça fait très peu de temps, donc je n’ai pas encore complètement réalisé.

Ce qui me touche beaucoup, c’est que ce prix permet au livre de durer. En général, après quelques mois, un livre disparaît un peu. Dans mon cas, les nominations ont déjà permis de prolonger sa visibilité, mais gagner le Prix lui donne encore plus de portée. Ça permet d’attirer un nouveau lectorat et de continuer à faire circuler le livre.

Il y a énormément de publications chaque année, donc on n’a pas vraiment de contrôle sur la réception d’un livre. Il y a de très bons livres qui passent inaperçus. Le fait d’avoir cette reconnaissance, et surtout de pouvoir rencontrer davantage de lecteurs et de lectrices, c’est ce que je trouve le plus précieux. Pour moi, c’est vraiment un cadeau.

Pour consulter l’ensemble des lauréat·e·s du Prix des libraires, rendez-vous sur le site Web officiel de celui-ci.

Maude Jarry : Lauréate Prix des libraires

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