India Desjardins revient avec À s’en arracher le cœur : réflexions sur les filles et l’amour dans la fiction, un essai illustré par Camille Charbonneau, alias LaCharbonne, et publié aux éditions Québec Amérique.
L’autrice s’est fait connaître pour la série de romans pour adolescent·e·s Le journal d’Aurélie Laflamme et, plus récemment, pour son premier essai Mister Big ou la glorification des amours toxiques.
Son dernier ouvrage s’adresse d’abord aux adolescent·e·s, mais pas seulement. Il propose des repères simples pour s’interroger sur la place du féminin dans les récits populaires, sans s’excuser de les aimer.
Quartier Libre (Q. L.) : À qui s’adresse en priorité ce livre ?
India Desjardins (I. D.) : D’abord aux adolescentes. Très inquiète par la montée de la misogynie à l’école et la hausse des violences dans les jeunes couples, je me suis vraiment demandé : « Qu’est-ce que je peux faire, moi ? »
Ma seule arme, ce sont les mots. J’ai donc voulu un livre beau, clair et accessible, qui vulgarise tous les essais, les études et les recherches universitaires que je lis.
L’idée, c’est de s’adresser à celles et ceux qui n’ouvrent pas spontanément un essai féministe.
Q. L. : Quelle influence espérez-vous avoir auprès du public ?
I. D. : Ce que je voulais avant tout, c’était donner des outils pour voir [l’absence des femmes] dans la fiction et, dans les cas où elles y figurent, montrer qu’elles ne sont pas traitées de la même façon.
Rien que prendre conscience de ça, chez les jeunes, c’est important. L’inégalité de représentation reflète des inégalités qui se rejouent au travail, dans la vie personnelle et dans les relations hétérosexuelles.
Mon envie, c’était de parler aux jeunes filles, sans exclure le reste du lectorat, et d’offrir des outils simples pour lire différemment ce qu’on regarde.
Q. L. : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un livre pensé pour le lectorat adolescent ?
I. D. : J’avais lu Le Regard féminin d’Iris Brey, puis j’ai découvert sa version ado et… je l’adore, peut-être même plus que l’originale.
C’est illustré, super accessible, très le fun à lire. Je me suis inspirée de ça pour À s’en arracher le cœur. Plus jeune, en tant que cinéphile qui aimait analyser les fictions, j’aurais tellement aimé avoir un livre comme ça pour apprendre !
J’ai donc voulu un ouvrage hybride qui mélange l’essai, le magazine et la bande dessinée, avec un visuel accueillant, qui soit aussi un petit guide pour repérer les relations toxiques.
J’aime beaucoup le principe des essais féministes en bédé, comme ceux de Liv Strömquist. Ce mélange d’idées et d’images dédramatise et donne envie d’entrer dans la réflexion.
Q. L. : Vous avez collaboré avec LaCharbonne, une illustratrice montréalaise reconnue pour son obsession du rose et des formes géométriques, une esthétique qui traverse votre livre. Qu’est-ce que cette esthétique apporte au propos ?
I. D. : L’esthétique incarne le cœur du propos. La revendiquer dans le livre, c’est rappeler qu’elle a autant de valeur que les codes dits masculins.
Dans les écoles, des filles me confient encore cacher ce qu’elles aiment, de Barbie à Taylor Swift, pour éviter le mépris. Ça me bouleverse et ça me peine énormément. Tout ce qui est associé au féminin est moins considéré… sauf si c’est fait par un gars.
Il faut cesser de dévaluer nos goûts, arrêter de les cacher, reconnaître le piège qui consiste à croire que les intérêts plus masculins sont plus légitimes que les nôtres. Cette dévalorisation du féminin est un outil puissant du patriarcat, et y résister rééquilibre nos relations ainsi que notre estime de nous-mêmes.
Là, tout à coup, dans la bédé, le rose devient important. On assume donc à fond ces codes et on dénonce le double standard, car un livre bleu avec des Transformers ne serait jamais taxé de « livre de gars ».
Q. L. : Dans votre premier essai, Mister Big, vous traitez de la glorification des relations toxiques dans la fiction. Qu’est-ce que À s’en arracher le cœur prolonge ou nuance?
I. D. : Dans Mister Big, je pars de la figure du couple formé par Carrie Bradshaw et Mister Big dans la série télévisée Sex and The City (NDLR : Sexe à New York en version québécoise), mais les références d’il y a 20 ans ne parlent plus aux plus jeunes.
Je me suis donc dit : « Prends-le à l’inverse ». Plutôt que de donner un exemple précis comme celui de Mister Big, j’ai décrit clairement ce qui caractérise une relation toxique ou la violence conjugale.
La nouveauté ici, c’est un effort de vulgarisation encore plus large. Traduire des notions comme l’emprise et le patriarcat, j’essaie de rendre ça le fun, pour que le plaisir cohabite avec le recul critique.
Ces repères deviennent un petit guide. L’idée n’est pas de dicter, mais d’outiller, car je sais que nous sommes portés à regarder ces contenus culturels. Je suis la première à consommer des comédies romantiques, ça me fait du bien et c’est souvent dans ces fictions que l’on se voit la plupart du temps.
Q. L. : Selon vous, la fiction peut-elle changer notre regard sur le monde ?
I. D. : Oui, par répétition et par normalisation.
Quand les héroïnes sont minorées à l’écran, ça pèse sur ce que l’on juge possible dans la vraie vie. Quand des héroïnes qui auraient tout pour être l’élue ne le deviennent jamais, ou quand le masculin occupe la place centrale, ça normalise cette vision et on finit par l’appliquer dans la réalité.
Par exemple, pour nos premières relations, personne ne nous apprend l’amour. On se base sur ce que l’on voit, particulièrement sur ce que l’on voit à l’écran.
Néanmoins, je tiens à rappeler que je ne prône pas la censure. Même si je parle de stéréotypes ou de l’influence de la fiction, ma posture n’est jamais de bannir ces œuvres ou même d’arrêter de les aimer.
L’objectif, c’est plutôt de pouvoir les repérer, d’en discuter pour prendre une distance critique et d’en appeler à la créativité des créateurs pour trouver une façon de diversifier les représentations ou de twister certains codes.