Aya Kaouani étudie les sciences de l'éducation à l'UdeM. Elle porte le voile et dénonce l'impact de la Loi 94. Crédit: Léane Fautrat
Aya Kaouani étudie les sciences de l'éducation à l'UdeM. Crédit: Léane Fautrat

« Mon voile ne change pas ma façon d’enseigner »

Depuis l’adoption de la loi 94, entrée en vigueur le 30 octobre 2025, visant à « renforcer la laïcité dans le réseau de l’éducation », plusieurs étudiantes voilées peinent à trouver un stage.

L’étudiante de quatrième année au baccalauréat en enseignement en adaptation scolaire à l’Université de Montréal (UdeM) Aya Kaouani se destine à une seule et unique vocation : l’orthopédagogie, une forme d’enseignement visant à se spécialiser dans l’accompagnement d’élèves en difficulté ou en adaptation scolaire.

« Je ne me vois pas dans un métier répétitif sans cette dimension humaine », confie-t-elle. Selon elle, un·e orthopédagogue n’enseigne pas seulement des disciplines. « Derrière chaque difficulté scolaire, il y a un enfant avec sa personnalité propre et une confiance en lui énormément fragilisée par les années d’échec, poursuit-elle. Grâce à cette spécialisation, je peux prendre le temps avec chacun d’eux et adapter mon approche à leur mode de fonctionnement. »

Une double peine

Au fil de leurs expériences, les étudiant·e·s comme Aya sont invité·e·s à exercer comme un·e professionnel·le diplômé·e et doivent parfois gérer une classe entière presque seul·e·s, supervisé·e·s et guidé·e·s par un·e enseignant·e-associé·e au cours de leur stage. « On a la même charge de travail qu’un enseignant salarié, précise Aya. La seule différence, c’est que nous ne sommes pas payés. Heureusement, j’habite encore chez ma mère. Certains n’ont pas cette chance et ont besoin de moyens financiers pour se nourrir et payer leurs factures. »

Cette réalité économique à laquelle les étudiantes voilées sont confrontées s’ajoute à la difficulté de trouver un stage. La loi 94, mise en place en octobre 2025, a « élargi l’interdiction de porter un signe religieux » aux personnes qui travaillent dans les centres de services scolaires sans y être formellement embauchées. « L’Université est censée trouver un stage pour nous, mais avec cette loi, nous sommes deux dans ma promo à devoir chercher nous-mêmes dans le secteur privé, révèle Aya. On a passé tout l’été à appeler des écoles, j’ai envoyé une vingtaine de mails, je crois, je ne sais même plus. La majorité d’entre eux sont restés sans réponse et les autres étaient des réponses négatives, car la plupart des écoles sont subventionnées par l’État. »

Les établissements privés, que l’UdeM propose comme principale solution pour trouver un stage en l’absence de retour positif des établissements publics, sont aussi difficiles d’accès depuis que la loi 9 a été adoptée en avril 2026. Cette situation plonge les étudiantes portant un hijab dans l’incertitude quant à la validation de leur année.

La loi 9, entrée en vigueur le 2 avril 2026, a étendu l’interdiction de porter le voile à d’autres réseaux que subventionne l’État (petite enfance, enseignement privé conventionné, secteur de la santé conventionné…) et plus largement à l’espace public. Un autre projet de loi, celui de la loi 21, avait déjà été adopté le 19 juin 2017, mais n’interdisait le port de signes religieux qu’aux employé·e·s de l’État en « position d’autorité » dans les services publics, comme les enseignant·e·s, les juges, le corps policier, etc.

Des solutions peu concrètes

La responsable de la formation pratique de la Faculté des sciences de l’éducation, Adrianna Morales, confirme que la difficulté de trouver un stage peut avoir une incidence sur le parcours universitaire. « Si une personne étudiante ne peut pas réaliser son stage dans les délais prévus, cela peut avoir des conséquences sur son cheminement et retarder la diplomation », souligne-t-elle. Elle ajoute cependant qu’en cas de manquement de stage, « chaque situation devra être analysée individuellement ».

Bien que la Faculté cherche au mieux des solutions envisageables pour les étudiantes, cette aide reste insuffisante. « Nous avons réussi à trouver certains milieux de stage […] mais ces places sont limitées et ne répondent pas toujours aux besoins des étudiantes, notamment lorsqu’elles sont situées loin de leur lieu de résidence », indique-t-elle. Certaines options hors Québec sont envisagées, mais restent trop coûteuses pour les étudiantes qui éprouvent déjà des difficultés financières. 

Pour Aya, le retrait du voile n’est pas une option. « Il ne représente pas juste une façon de m’habiller, c’est un choix spirituel quotidien, explique-t-elle. Il me rappelle constamment mes valeurs et la personne que je souhaite être ». Elle estime son choix de carrière tout aussi important que sa foi religieuse. « Mon voile ne change ni ma façon d’enseigner, ni ma relation avec les élèves, ni le respect que j’ai envers les personnes qui ont des croyances ou des façons de vivre différentes des miennes », ajoute-t-elle.

Une laïcité non laïque ?

Le responsable des dossiers politiques de la Ligue des droits et des libertés du Québec, Paul-Etienne Rainville, souligne une contradiction entre les lois dites laïques et la laïcité en elle-même. « Elle existe pour assurer la neutralité religieuse de l’État et la liberté de culte et de religion pour chacun de ses citoyens, hors les lois 21, 94 et 9, en interdisant le port de symboles religieux, vont à l’encontre de ces principes », constate-t-il.

La neutralité religieuse signifie que l’État ne favorise ou ne défavorise aucune religion et reste en retrait, sans prendre position. Or, en raison de ces lois, certaines communautés religieuses sont plus touchées que d’autres. Cette situation constitue « une série de discrimination fondée sur les religions », selon M. Rainville. Il précise que la liberté de culte et de religion est reconnue en droit international et que « quand un droit est violé, d’autres le sont aussi, comme le droit à la dignité, au travail, à un niveau de vie décent, et ainsi de suite ». 

Les personnes principalement touchées par ces lois sont contraintes de faire des choix impossibles entre leur spiritualité et leur carrière, parfois au point de changer de lieu d’habitation. « Cela constitue une discrimination indirecte, puisque plusieurs études montrent que ces lois ciblent de manière disproportionnée les femmes, et en particulier celles de confession musulmane qui œuvrent dans le réseau de l’éducation », dénonce M. Rainville.

Des lois contestées

Le responsable des dossiers politiques de la Ligue des droits et des libertés rappelle que ces lois pourraient être contestées, en vertu des chartes de droits, si le gouvernement n’avait pas invoqué une clause de dérogation. Un choix qu’il interprète comme la preuve que celui-ci avait lui-même conscience du caractère inconstitutionnel du texte. 

« Il reste important de noter qu’il y a une lutte active en marche, précise-t-il. Une coalition contre l’instrumentalisation de la laïcité s’est récemment mise en place, coordonnée par la Ligue des droits et libertés, l’Équipe IDEE (NDLR : Inclusion et diversité ethnoculturelle en éducation), la Fédération des femmes du Québec, l’Observatoire pour la justice migrante, l’Observatoire sur les inégalités raciales au Québec et l’Association canadienne des libertés civiles. » Une déclaration de la société civile, appelant le prochain gouvernement à abroger les Lois 21, 94 et 9, aurait aussi récolté plus d’un millier de signatures.

Pour le moment, seul Québec solidaire a répondu à Quartier Libre en s’exprimant contre la loi 94. Le Parti libéral québécois avait aussi voté contre cette loi au moment de son adoption, quand la Coalition Avenir Québec et le Parti québécois y étaient favorables. 

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