Chagrins d’immigrant·e·s
Le PEQ a été mis en place par le gouvernement libéral de Jean Charest, pour permettre aux diplômés du Québec et aux travailleurs étrangers temporaires d’obtenir plus rapidement un Certificat de sélection du Québec en vue de la résidence permanente.

Chagrins d’immigrant·e·s

La suppression du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), à l’automne 2025, a plongé des milliers d’immigrant·e·s temporaires dans l’incertitude, fragilisant des projets de vie déjà bien ancrés, en plus de causer une détresse psychologique grandissante.

« Je travaille, je paie mes impôts, je ne comprends pas pourquoi on me demanderait de partir », s’interroge avec douleur la titulaire d’une maîtrise en droit international et politique internationale appliquée de l’Université de Sherbrooke Alice Schapira, qui vient de passer l’examen du Barreau du Québec. Elle craint de devoir quitter la province à l’expiration de son permis d’études, et ce, avant l’obtention de ses résultats.

Originaire du sud de la France, Alice ne songeait pas à vivre au Canada. À la suite d’un échange universitaire, en 2021, elle a toutefois obtenu une bourse du gouvernement du Québec pour préparer son examen professionnel. Elle a alors décidé de rester au pays, certaine de pouvoir bénéficier du PEQ une fois ses études terminées.

Sous réserve de maîtriser le français et de posséder une expérience de travail ou un diplôme d’une université québécoise, ce programme ouvrait la voie à la résidence permanente du Canada. Invoquant un afflux de demandes, le gouvernement provincial l’a aboli à l’automne 2025 pour le remplacer par le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), qui accorde une plus grande latitude dans le choix des candidatures. Aucune clause de droits acquis n’a accompagné cette réforme. Les personnes immigrantes temporaires, qui, comme Alice, ne remplissent pas encore les nouveaux critères, doivent désormais se tourner vers le PSTQ, sans garantie d’être acceptées par le gouvernement du Québec. 

L’incertitude comme source d’anxiété

La suppression du PEQ et le risque de devoir reconsidérer un projet de vie dans la province causent de l’anxiété chez les personnes concernées. 

Le conseiller en intégration chez ABL Immigration Alain Marginean affirme avoir observé « une augmentation du stress concernant certaines clientèles, liée aux modifications et à la compréhension des transformations réglementaires ». Alice évoque elle aussi des répercussions concrètes, notamment sur sa santé physique.

L’abolition du PEQ étant récente, peu de données permettent encore d’en mesurer les effets sur la santé mentale. Selon une étude de Statistique Canada publiée le 19 août 2020, la santé mentale des personnes immigrantes est généralement meilleure que celle du reste de la population, à l’arrivée de ces dernières au Canada. Cet avantage tendrait toutefois à s’estomper avec le temps, notamment sous l’effet du stress. 

Dans ce contexte, les récentes modifications aux politiques d’immigration pourraient accentuer cette tendance au Québec.

La doctorante en psychologie sociale et culturelle à l’Universidade Federal de Santa Catarina, au Brésil, Vitoria Nathalia Do Nascimento effectue actuellement une thèse à l’Université Laval sur les services de santé mentale adaptés aux personnes immigrantes et réfugiées, à partir d’une étude ethnographique du Service d’aide psychologique spécialisée aux immigrants et réfugiés, rattaché à l’établissement. 

Selon elle, ces réformes en immigration peuvent entraîner une détresse psychologique chez les personnes ayant un projet de vie établi au Québec. Confrontés à un climat d’incertitude, certains immigrant·e·s, qualifié·e·s d’« orphelin·e·s du PEQ » peuvent développer des symptômes plus sévères, comme la dépression. La chercheuse estime même qu’un sentiment d’insécurité quant à l’avenir peut aussi, selon le contexte individuel, avoir des effets traumatiques.

Des ressources limitées pour accompagner la détresse

Un suivi psychologique peut être nécessaire afin d’accompagner les immigrant·e·s dont l’avenir est incertain et qui sont confronté·e·s à l’aléa non anticipé de devoir quitter le Québec. Cet accompagnement se heurte toutefois à un obstacle de taille : les délais d’attente. « Les psychologues ne sont pas accessibles à tout le monde », précise Mme Nascimento, qui donne l’exemple du CIUSSS de la Capitale-Nationale. Au-delà des compressions budgétaires, l’équipe emploie des soignant·e·s étranger·ère·s qui pourraient ne pas être sélectionné·e·s par le PSTQ à l’expiration de leur statut d’immigration temporaire, ce qui risque d’accentuer la pénurie de personnel. 

Pour la doctorante, les organismes communautaires jouent un rôle essentiel en palliant les carences en soins de santé. M. Marginean abonde dans le même sens : les activités collectives contribuent en effet à briser l’isolement et à apaiser l’anxiété. 

Reprendre le contrôle face à l’imprévisible

Après une longue attente et grâce à des réductions étudiantes, Alice a pu consulter un psychologue. Elle insiste toutefois sur les limites de cette aide. La pratique du sport lui a permis de se concentrer  sur ses examens, sans se faire laisser envahir par des pensées négatives.

Reprendre le contrôle peut être un moyen de se protéger et de lutter contre l’anxiété liée à l’incertitude. Chez certain·e·s immigrant·e·s, cette lutte passe par la préparation d’un projet alternatif,  pouvant aller jusqu’à un  départ du Québec. 

« Psychologiquement, la rigidité n’est pas bonne », souligne Mme Nascimento. Au cours de ses révisions, Alice a ainsi envisagé un retour en France. « Tu ne contrôles rien en immigration », résume-t-elle. 

Elle espère toutefois qu’à la faveur des élections d’octobre prochain, une clause de droits acquis sera adoptée, ce qui la rendrait alors admissible au PEQ. Elle pourrait alors effectuer les démarches pour devenir résidente permanente du Canada, en plus d’exercer comme avocate au Barreau du Québec.

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