Soixante ans après Le chat dans le sac, Barbara Ulrich retrouve la caméra et signe Barbaracadabra, qu’elle coréalise avec Renaud Lessard. Même si le projet n’avait pas pour but initial de la filmer, elle se retrouve au cœur de ce nouveau film aux côtés de son coréalisateur. Ensemble, ils explorent l’âge, la créativité, les imperfections de la vie quotidienne, et bousculent toutes les normes du cinéma.
Quartier Libre (Q. L.) : Pouvez-vous raconter comment est née l’idée de ce film ?
Renaud Lessard (R. L.) : C’est un projet qui est vraiment né de l’imprévu. Barbara, je l’avais rencontrée quand on a tourné ensemble quelques jours pendant Mad Dog Labine. J’avais été séduit, c’était vraiment une très belle rencontre, alors on a continué à passer du temps ensemble, mais sans aucune ambition professionnelle, c’était vraiment juste boire du thé, jaser, écouter de la musique. Cependant, à un certain moment, Barbara m’a dit qu’elle avait toujours rêvé de réaliser.
Barbara Ulrich (B. U.) : J’avais joué dans plusieurs projets, mais j’étais tannée de voir les femmes d’un certain âge toujours incarnées d’une certaine manière. J’ai dit : « Merde, moi, je vais écrire quelque chose, parce qu’on n’est pas toutes comme ça. » Beaucoup d’entre nous ont encore nos passions, sont aussi folichonnes que quand nous avions vingt ans. Alors j’ai écrit ça, je l’ai montré à Renaud, qui l’a peaufiné et l’a montré à sa gang, et tout le monde a trouvé ça vraiment super.
R. L. : On n’a pas réussi à avoir une bourse tout de suite, mais ensuite, en pleine pandémie, je me suis dit que ce projet-là était important maintenant, et qu’il fallait qu’on le fasse. J’avais reçu une bourse à la maîtrise pour un projet impossible à faire en contexte pandémique, car c’était à l’international, j’ai donc dit à Barbara : « Écoute, on va essayer de lui donner vie avec les moyens du bord. »
Q. L. : Avez-vous ressenti la différence d’âge dans vos façons de travailler ?
B. U. : Non, ce qui est intéressant, c’est qu’on a cinquante ans d’écart, mais on ne l’a pas senti. Moi, je ne lui ai jamais parlé comme à un petit jeune, et lui ne m’a jamais parlé comme à quelqu’un de ringard, de dépassé. On était comme deux complices. On savait qu’on faisait quelque chose où toutes les normes habituelles d’un projet filmique étaient complètement bouleversées.
R. L. : On a réalisé avec le temps que Barbara voulait faire un projet de jeunes. Elle voulait filmer en vertical pour TikTok, et moi je voulais shooter en 4,3 en noir et blanc. C’est comme si on avait un petit décalage là-dedans, alors même si on partage un respect mutuel, on n’est pas d’accord sur plein d’affaires, et justement, dans Barbaracadabra, je pense que Barbara n’est pas le sujet du film, le sujet c’est elle et Renaud qui font un film.
Q. L. : Barbara, au début du film, vous dites en voyant les images : « J’ai l’air épouvantable, je n’aime pas du tout. » Est-ce qu’avec le temps, vous avez fini par vous réconcilier avec votre image ?
B. U. : Oui, quand on travaillait au début, je ne voulais même pas regarder les rushes. Je me disais : « Mais non, ce n’est pas vrai, je n’ai pas l’air de ça ! ». C’était très dur pour moi, parce que c’est la première fois que j’étais confrontée à mon âge, j’étais vraiment horrifiée. Je me suis néanmoins habituée lorsqu’on a présenté le film au festival de Windsor et que des femmes d’un certain âge m’ont dit : « Merci, nous aussi, nous nous posons ces questions-là sur le vieillissement. »Je me suis rendu compte, avec le temps, qu’une fois qu’on a fait un film, il faut l’assumer et le donner aux gens.
Q. L. : Que voulez-vous que les spectateurs retiennent de ce film ?
B. U. : Que c’est une aventure à deux, où l’âge n’a pas raison d’être, où on peut faire un film si on veut, sans grands moyens, et où les imperfections de la vie sont aussi importantes que les moments parfaits.
R. L. : On se pose beaucoup de questions sur le futur du cinéma, de l’IA, etc., et c’est comme si avec le film, sans le savoir, on avait proposé une réponse. Peut-être que c’est justement dans ces imperfections-là que se déploie complètement notre complexité d’être.
Moi, j’aime l’idée qu’il n’est pas trop tard tant qu’on décide qu’il ne l’est pas, et je serais vraiment touché si ce film donnait la confiance à ne serait-ce qu’une personne de faire un film qui n’existerait pas autrement.