Liberté d’expression à l’université : les professeurs devraient-ils ajouter un préambule à leur plan de cours ?

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Par Esther Thommeret
jeudi 11 février 2021
Liberté d’expression à l’université : les professeurs devraient-ils ajouter un préambule à leur plan de cours ?
L’UdeM développe actuellement un énoncé des principes et des recommandations en matière de liberté d'expression, dans le but de déposer un règlement d’ici juin 2021. Crédit : Headway via Unsplash
L’UdeM développe actuellement un énoncé des principes et des recommandations en matière de liberté d'expression, dans le but de déposer un règlement d’ici juin 2021. Crédit : Headway via Unsplash
« Je vais mettre une mise en garde en disant que dans la matière qu’on va voir, il y a des mots qui pourraient indisposer certains. »
Pierre Trudel, enseignant à la Faculté de droit

En réaction aux récents débats sur la liberté d’expression en milieu universitaire, des professeurs de l’UdeM ont décidé d’ajouter un préambule à leur plan de cours. Si certains estiment qu’aucune censure ne devrait exister dans un contexte universitaire, d’autres estiment qu’il est nécessaire de repenser la responsabilité des professeurs afin de garantir une université « inclusive ».

« Aucun mot ni idée ne devrait être censuré dans un contexte universitaire pour autant que ce ne soit pas à des fins d’insultes, affirme le professeur à la Faculté de droit Alain Roy. J’enseigne des matières sensibles,poursuit-il. Dans mes cours, je parle de châtiments corporels, d’intégrité physique, d’excision, d’avortement, d’enfants soldats, d’abatage rituel ou encore d’homoparentalité. »

Ne pas utiliser certains mots ou ne pas aborder certains thèmes pour ne pas offenser certains étudiants lui semble une tâche difficile dans un cours de droit. « On ne sait jamais qui est dans nos classes, il y a des profils extrêmement diversifiés, ajoute-t-il. L’idée n’est pas d’insulter ni d’offenser, mais d’enseigner et de développer sa réflexion critique. »

Plusieurs interprétations du « safe space » ?

Pour M. Roy, le débat fait partie intégrante de ses cours. « Si on ne peut pas débattre en toute liberté dans le respect des points de vue des uns et des autres, s’il y a un mur de censure, non seulement l’enseignement souffre, mais mes étudiants eux-mêmes vont se sentir sur un siège éjectable », précise-t-il.

cism

D’après le professeur, les étudiants proviennent de divers milieux culturels, amenant des valeurs et des perspectives différentes. « Un étudiant m’a déjà dit en classe : “Pour moi, le mariage entre conjoints de même sexe, c’est une hérésie”, illustre-t-il. Est-ce qu’on censure ses propos ? Pour moi, le safe space, dans le cas de cet étudiant, ça veut dire que personne ne va le traiter d’homophobe. C’est une opinion, qui existe dans d’autres pays, et ça peut être très teinté sur le plan culturel. » Pour M. Roy, cet « espace sécuritaire » devrait permettre une libre discussion dans un contexte universitaire, dont l’objectif principal est le développement d’une réflexion critique. 

« Entendre toutes ces opinions en classe est essentiel, explique-t-il. Comment est-ce que je peux avoir des discussions sur certains sujets sachant que j’ai des étudiants appartenant à des cultures différentes ? »

Et les étudiants ?

M. Roy sent que ses étudiants ont tendance à moins prendre la parole depuis ces récents débats. « Dans mes cours, si quand un étudiant exprime un point de vue, il est susceptible de se faire attaquer, il n’y aura plus de débat, déplore-t-il. J’ai déjà commencé à sentir une certaine réticente, je peux imaginer que certains se disent qu’ils n’iront pas se lancer là-dedans pour se faire mettre une étiquette pour le reste de leur bac. »

La « responsabilité » des professeurs

Pour la professeure à la Faculté de droit de l’UdeM Anne-Marie Boisvert, la liberté universitaire et la liberté d’expression sont deux choses différentes. « La liberté d’expression pure donnerait le droit à l’insulte; en termes de pédagogie, ça ne marche pas, affirme-t-elle. L’idée n’est pas de bannir des mots, mais c’est le défi d’être le plus inclusif possible, le plus respectueux possible. »

Selon elle, le débat actuel devrait davantage porter sur la responsabilité des professeurs en tant que telle. « La discussion qu’on devrait avoir n’est pas sur les droits des uns et des autres ni sur le droit de dire n’importe quoi ou celui de ne pas entendre des choses parce que c’est offensant, explique la professeure. Elle devrait porter sur notre responsabilité comme professeur ou comme étudiant, sur comment est-ce qu’on pourrait avoir une université qui n’est pas discriminatoire et qui est inclusive. »

Ce débat pourrait se faire, d’après Mme Boisvert, sans parler de « censure ». « C’est finalement se demander comment exercer les libertés des uns et des autres pour avoir une relation pédagogique qui est valable et constructive, ajoute Mme Boisvert. Il faut réfléchir aux gestes pédagogiques qu’on pose. »

Un préambule au plan de cours

« Le cours que vous vous apprêtez à suivre soulève de nombreux enjeux sensibles. Les étudiant·e·s, le professeur et les intervenant·e·s expert·e·s seront appelé·e·s à débattre de plusieurs questions difficiles et controversées. Tous les points de vue sont recevables, pour autant qu’ils soient exprimés dans le respect et avec l’ouverture qui s’imposent. Chaque étudiant·e doit être conscient·e que certaines questions sont susceptibles de heurter ses convictions personnelles, quelles qu’en soient la nature et la source, et de provoquer de l’inconfort, des malaises, et peut-être même de la détresse (…) », peut-on lire dans le préambule d’un cours de M. Roy.

« Cette rubrique, pour moi, c’est complètement absurde, affirme Alain Roy. Je ne pensais pas avoir à écrire ça un jour. C’est comme de dire devant un parc aquatique : “Sachez que si vous vous baignez, vous allez être mouillés”. »

Le professeur Pierre Trudel, également enseignant à la Faculté de droit, envisage lui aussi d’ajouter un avis à son plan de cours. « Je vais mettre une mise en garde en disant que dans la matière qu’on va voir, il y a des mots qui pourraient indisposer certains », déclare-t-il.

M. Trudel s’interroge cependant sur les sujets qu’il aborde en classe. « La crainte existe, surtout lorsqu’on touche à des questions controversées, témoigne-t-il. Il y a des thèmes qui me semblent moins intéressants de mentionner, pourquoi prendre le risque de traiter de termes concernant le racisme alors qu’on peut traiter d’autres choses ? Mais je pense que c’est l’effet pervers une d’absence encore plus marquée des minorités et encore plus de silence à l’égard de ce qu’elles vivent. »

Quel soutien des universités ?

« La véritable solution serait que les directions des universités se tiennent debout et rappellent à tous que l’enseignement universitaire suppose parfois de poser des questions difficiles, et il faut savoir distinguer le racisme du vocabulaire », conclut M. Trudel. Lui et M. Roy partagent l’avis que les universités devraient protéger leurs professeurs et leurs étudiants, ainsi que de garantir une liberté d’expression.

L’UdeM développe actuellement un énoncé des principes et des recommandations sur l’enjeu de la liberté d’expression en contexte universitaire. Des consultations avec la communauté udemienne ont actuellement lieu, afin de déposer un règlement d’ici juin 2021.