Le Conseil national de recherches du Canada va allouer plus de 900 millions de dollars à la recherche liée au secteur militaire national. À l’Université de Montréal (UdeM), aucune balise ne définit encore les secteurs qui devraient être développés.
Au cours de l’assemblée universitaire du 16 mars dernier, le recteur de l’UdeM, Daniel Jutras, a présenté les nouvelles perspectives de financement fédéral lié à la défense. Il a d’abord rappelé l’existence d’une « stratégie industrielle de défense chiffrée à 6,6 milliards de dollars. »
« De ce montant, une enveloppe de 900 millions provenant du Conseil national de recherches du Canada sera allouée à des projets universitaires […] notamment en intelligence artificielle, en robotique et en cryptographie », a-t-il ajouté.
À ce jour, l’UdeM ne dispose d’aucune politique officielle encadrant la recherche susceptible de mener à des applications militaires ou létales.
Dans le contexte canadien, l’expression « défense nationale » renvoie aux activités des forces armées, qu’elles soient terrestres, aériennes ou navales. Les technologies développées dans ce cadre peuvent servir autant à protéger qu’à attaquer.
Une question soulevée au cours de l’assemblée
Au cours l’assemblée, le professeur titulaire au Département d’histoire de la Faculté des arts et des sciences Samir Saul a demandé si l’UdeM comptait se doter d’une politique institutionnelle propre aux applications militaires. Il a notamment évoqué le risque de voir émerger des travaux potentiellement « dangereux ou létaux. »
En réponse, M. Jutras a reconnu que les risques soulevés sont « réels », tout en précisant qu’aucun cadre institutionnel précis n’est actuellement en place. Il a également indiqué que la réflexion demeure « encore embryonnaire ».
Autrement dit, l’UdeM a connaissance de l’arrivée de nouveaux fonds et reconnaît les enjeux liés à ces derniers, mais n’a toujours pas mis de réglementation en place pour encadrer ces projets. À l’heure actuelle, aucun comité dédié ni aucun mécanisme formel ne permettent d’évaluer ce type de recherche à l’échelle universitaire.
Pour M. Saul, cette absence de cadre soulève un problème de gouvernance. « La première chose qu’on doit faire, c’est une résolution qui reconnaît que [l’UdeM] a l’intention de se doter d’un cadre réglementaire », a-t-il expliqué lors de l’assemblée. Selon lui, ce cadre devrait viser certains projets issus des nouveaux fonds liés à la défense. Il a aussi proposé la création de comités capables d’examiner, au cas par cas, les projets situés dans une zone grise.
Le double usage et la question des finalités
Dans son allocution, le recteur de l’UdeM a également insisté sur le fait que ces recherches ne sont « pas nécessairement liées à la fabrication d’armes. » Il les a présentées comme relevant du « double usage », des technologies pouvant avoir à la fois un objectif civil et militaire.
Le terme est courant dans les milieux scientifiques et les instances gouvernementales. Il sert à désigner des travaux dont les retombées peuvent être multiples. Une même technologie peut, par exemple, améliorer l’imagerie médicale ou être intégrée à des systèmes autonomes de ciblage.
Dans le cas du financement annoncé, les priorités et les objectifs prévus s’inscrivent dans une stratégie fédérale liée au secteur militaire. L’investissement n’exclut pas des retombées civiles, mais soulève une question plus large : l’UdeM souhaite-t-elle se donner la possibilité de bloquer certains projets jugés trop risqués ou contraires à l’intérêt public ?
Cette ambiguïté n’est pas nouvelle. Dans les années 1940, le laboratoire secret du pavillon Roger-Gaudry, le Montreal Laboratory, participait à un programme allié de recherche nucléaire en temps de guerre. L’Université met aujourd’hui l’accent sur les retombées civiles de ces travaux, bien qu’ils soient issus d’un effort militaire.
Entre éthique, liberté universitaire et impératifs de sécurité
L’UdeM fait face à des défis complexes en matière de recherche à des fins militaires. Au-delà de la réflexion éthique, le principe de liberté universitaire s’impose. Celui-ci garantit aux chercheur·euse·s le droit d’explorer, de publier et de débattre sans ingérence. Or, dans le domaine militaire, des impératifs de sécurité nationale peuvent restreindre cette liberté. Certains travaux exigent en effet une cote de sécurité et des obligations strictes de confidentialité.
Cette tension entre transparence universitaire et secret de défense place l’UdeM dans une position délicate, à l’intersection de sa mission universitaire, de ses responsabilités publiques et d’enjeux stratégiques.