Grok, l'Intelligence artificielle (IA) intégrée à la plateforme X, a connu des dérives au mois de janvier. © Salvador Rios via Unsplash
Grok, l'Intelligence artificielle (IA) intégrée à la plateforme X, a connu des dérives au mois de janvier. © Salvador Rios via Unsplash

Grok : jusqu’où peut aller une IA au nom de la liberté d’expression ?

Alors qu’Elon Musk invoque la liberté d’expression pour défendre les dérives de Grok, l’intelligence artificielle (IA) intégrée à sa plateforme X, l’éthicien et professeur d’éthique de l’intelligence artificielle à l’Université de Montréal Marc-Antoine Dilhac dénonce une confusion entre outil technique et sujet de droit. Entre désinformation et diffamation, jusqu’où une plateforme peut-elle aller au nom de « l’expression » ?

Le début de l’année a été marqué par une dérive virale sur le réseau social X. L’IA Grok a été utilisée pour générer des images dénudées de personnes réelles et pour les publier sans filtre sur le fil public. Une analyse des journalistes Amelia Gentleman et Helena Horton menée pour The Guardian indique que des pics d’environ 6 000 requêtes par heure ont été observés, ciblant particulièrement des femmes.

« Les demandes relativement anodines des utilisateurs de X visant à modifier des photographies afin d’y montrer des femmes en bikini ont rapidement évolué au cours de la première semaine de l’année, heure par heure, vers des demandes de plus en plus explicites [NDLR : Traduction libre]», révèle The Guardian.

L’indignation publique internationale, qui a entraîné la suspension de l’outil en Indonésie et Malaisie, ainsi que la menace d’interdire X au Royaume-Uni, a duré une dizaine de jours avant que la plateforme n’apporte des changements.

M. Musk a d’abord réagi sur le ton de la blague avant de dénoncer une tentative de « supprimer la liberté d’expression ». Pour M. Dilhac, cet argument est biaisé, car Grok est avant tout « un instrument idéologique » et « une machine programmée pour produire des contenus selon des paramètres définis. »

Un abus de langage de l’IA

Selon l’éthicien, attribuer une « liberté d’expression » à une IA est un non-sens. Ce droit appartient à des personnes et à des organisations, et non à un système informatique. Une IA, n’ayant ni conscience ni intention, ne « s’exprime » pas.

« Elle ne fait pas sortir des idées qui seraient les siennes », résume le professeur. Elle devrait plutôt être comprise comme un outil donnant la possibilité aux humains de formaliser leurs propres pensées.

Grok, l'Intelligence artificielle (IA) intégrée à la plateforme X, permet la création d'images à ses usagers. © Salvador Rios via Unsplash
Grok, l’Intelligence artificielle (IA) intégrée à la plateforme X, permet la création d’images à ses usagers.
© Salvador Rios via Unsplash

M. Dilhac souligne que, même quand une IA donne une impression d’autonomie, celle-ci n’est qu’une illusion. « Ces systèmes sont probabilistes et encadrés par des requêtes définies par des équipes humaines », estime-t-il. Autrement dit, un « dérapage » relève moins d’une autonomie que d’un défaut d’alignement, d’oublis ou de choix délibérés dans la conception.

Dans le cas de Grok, la question n’est pas celle d’une liberté d’expression, mais de diffamation potentielle. Des images intimes truquées et diffusées publiquement peuvent porter atteinte à la dignité et à la réputation. « La question bascule donc vers la responsabilité, qui ne peut être imputée à la machine », explique le professeur.

Comme ce dernier le rappelle, cette responsabilité se partage. « Il y a une équipe de développeurs responsable des fonctionnalités, et puis il y a une direction qui dit : “Vous laissez faire la machine”, poursuit-il. Enfin, les utilisateurs portent la responsabilité de l’acte de production et du choix des requêtes. »

L’affaire Grok invite à déplacer le débat. L’enjeu, selon M. Dilhac, n’est pas de défendre une liberté d’expression des machines, mais de reconnaître la responsabilité éditoriale des plateformes.

« Les plateformes et IA intégrées devraient être soumises à des obligations similaires [à celles de la presse], afin de préserver l’espace démocratique », soutient-il, rappelant les risques de la désinformation.

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