Le débat quant au rôle que devrait tenir l’Université de Montréal (UdeM) vis-à-vis de la situation à Gaza a refait surface lors de la dernière assemblée universitaire du 8 décembre dernier au pavillon Roger-Gaudry, à la suite de prises de position de deux unités.
Au début de la séance du lundi 8 décembre, le secrétaire général de l’UdeM, Alexandre Chabot, a annoncé que l’École de relations industrielles et le Département d’anthropologie avaient tous deux déposé une correspondance « concernant la situation à Gaza et les liens avec l’Université ».
L’École et le Département réclament de l’UdeM un dévoilement complet de ses investissements avec des entreprises israéliennes et un désinvestissement de celles-ci. Ils demandent également à la direction de l’Université de « respecter ses engagements en faveur de la paix et de la sécurité dans le monde, en demandant au gouvernement canadien de condamner explicitement les crimes commis par Israël en Palestine ».
Le professeur agrégé au Département de médecine sociale et préventive Patrick Cloos a évoqué ces résolutions afin de demander au recteur quel devrait être « le rôle de l’UdeM dans la prévention des crimes de génocide ». Il a également précisé que « beaucoup de collègues » alléguaient que le rectorat évitait le sujet.
« On a parlé [de Gaza] à chaque assemblée universitaire depuis trois ans, s’est défendu le recteur de l’UdeM, Daniel Jutras. Je ne pense pas qu’on puisse dire que le sujet a été éludé. »
Il a ensuite réitéré la posture de réserve institutionnelle qu’il a défendue lors de plusieurs assemblées universitaires, y compris au mois d’octobre dernier. « L’Université, à mon sens, en tant qu’institution, n’a pas de rôle à jouer dans la prévention du crime de génocide, a-t-il affirmé.Les universitaires ont [cette]responsabilité. » Il a ajouté les encourager à s’exprimer sur tout conflit et enjeu géopolitique.
« Est-ce que l’Université s’engage à défendre leur liberté universitaire ouvertement ? », a demandé le professeur titulaire au Département d’histoire Samir Saul.
Il a avancé qu’une peur pesait sur l’UdeM, citant les poursuites exercées par l’administration Trump à l’égard des universités américaines, ainsi que les risques de « de tollé d’oppositions » si une personne venait à « prendre position » ou à « faire des analyses qui mécontentent des puissants ou des éléments fortunés ».
« Je le dis sans aucune hésitation : l’Université s’engage à défendre la liberté académique de ses professeurs, de ses collègues, de ses étudiants », a affirmé M. Jutras, qui a souligné qu’il ne mentionnait « pas seulement leur liberté d’expression, mais leur liberté académique », et que l’UdeM l’avait déjà fait et continuera de le faire.
Bourse Morris-Goodman
La professeure agrégée au Département d’histoire Dyala Hamzah a réagi en déplorant que, bien que l’UdeM ait mis fin à ses ententes de mobilité avec des universités israéliennes, celles-ci, « malgré leur suspension, trouvent le moyen de se glisser tout de même dans nos programmes ».
Elle a donné l’exemple de la bourse Morris-Goodman, financée grâce au soutien de la Fondation de la famille Morris et Rosalind Goodman.
Ce fonds permet aux étudiant·e·s admissibles du DESS en développement du médicament d’effectuer un séjour en Israël dans le cadre d’activités de recherche. Comme la bourse ne touche que des activités de recherche, son application ne requiert pas d’entente interuniversitaire, a ainsi précisé la vice-rectrice à l’international, Valérie Amiraux.
« Nous sommes en train d’examiner cette bourse, a-t-elle assuré. Comme vous l’imaginez, très peu de personnes veulent s’y rendre [en Israël] ». L’UdeM souhaite donc modifier les termes de l’accord avec la Fondation de la famille Morris et Rosalind Goodman. Au lieu de soutenir des déplacements du Québec vers Israël, le but serait que le programme permette à des universitaires israéliens de venir à l’UdeM, toujours dans le cadre d’activités de recherche.
« J’ai du mal à suivre le raisonnement, a réagi Mme Hamza. Est-ce qu’on interrompt les ententes interuniversitaires avec Israël parce que [quelques] profs ont fait pression à l’Assemblée universitaire, ou est-ce qu’on croit vraiment qu’actuellement, il ne faut pas maintenir des ententes avec des universités israéliennes, étant donné que ce sont des mécanismes d’oppression ? »
Mettre fin à plus de 300 ententes depuis janvier 2023 a été une décision prise seulement parce qu’elles ne servaient à rien et ne remplissaient plus leur vocation initiale, a indiqué Mme Amiraux, « quel que soit le pays. »
Modalités du bien commun
À son tour, la professeure agrégée au Département de communication Juliette De Maeyer a questionné le recteur sur les raisons pour lesquelles le choix de l’UdeM de ne pas se prononcer sur Gaza peut être compatible avec l’engagement de l’Université de placer le bien commun au cœur de sa mission.
« L’Université [de Montréal] place le bien commun au cœur de sa mission, mais l’Université agit par ses membres », a réitéré M. Jutras. Il a illustré son propos par le fait que l’UdeM place la recherche et la formation au cœur de sa mission, mais que l’établissement en tant que tel ne fait pas de la recherche et n’est pas dans les salles de cours.
Mme De Maeyer a également demandé si la posture de l’UdeM la mettait en porte-à-faux avec ses partenaires universitaires ayant déjà dénoncé les actions d’Israël à Gaza, comme l’Université libre de Bruxelles (ULB).
En août dernier, la rectrice de l’établissement, Annemie Schaus, a cosigné une déclaration commune avec tous les recteurs·rices d’universités belges, appelant « le gouvernement belge à condamner fermement la violence inhumaine dans les territoires palestiniens occupés et à décider d’autres actions, conjointement avec d’autres pays. »
Le recteur a déclaré que le choix d’exprimer son soutien sur le plan universitaire revenait aux universités, « plutôt que de le faire par la voie de [leurs] experts ».
« Je veux rassurer [les membres de l’assemblée sur le fait] que mes rapports avec les recteurs et rectrices de Belgique sont excellents, nous avons encore de très bons échanges avec l’ULB », a-t-il confirmé.