Éditeurs prédateurs

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Par Romeo Mocafico
lundi 15 avril 2019
Éditeurs prédateurs
Le milieu de la recherche scientifique québécois s’inquiète du nombre croissant de sollicitations suspectes reçues par les jeunes diplômés. Contactés par courriel, certains sont invités à déposer leurs thèses et mémoires dans des maisons d’édition aux pratiques douteuses. Le phénomène prend parfois des dimensions illégales, tant ces éditeurs promettent des services irréalisables.

«Au départ, quand tu reçois ça, tu es content, explique le doctorant en histoire à l’UdeM Maxime Laprise, après avoir ouvert un courriel d’un éditeur intéressé par sa thèse. J’étais comme “Oh wow, enfin quelqu’un qui veut me publier !”. » Ce message, provenant des Éditions universitaires européennes, est le premier du genre que reçoit l’étudiant. « On ne m’avait jamais démarché auparavant, assure-t-il. Elles m’ont même relancé plusieurs fois. »

Profiter du modèle existant

La bibliothécaire à l’Université Laval Daniela Zavala Mora dit, à l’instar de la communauté universitaire, commencer à s’inquiéter du nombre croissant de sollicitations de ces éditeurs. « Ils sont de plus en plus nombreux, précise-t-elle. Ils ne sont pas transparents du tout. Ils ont compris qu’il y a là un moyen de faire de l’argent. »

D’après elle, ces éditeurs profitent du modèle auteur-payeur de la publication en libre accès. En effet, les chercheurs bénéficient de plusieurs moyens pour publier quasi gratuitement leurs articles en ligne, que ce soit dans des dépôts numériques offerts par les universités ou dans des revues savantes en libre accès. Certains diplômés se font ainsi piéger en payant des tiers pour voir leurs textes publiés dans des maisons d’éditions peu reconnues par les experts. Il s’agit d’un procédé bien connu du responsable du Service de documentation et d’information spécialisées de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Jean-Daniel Bourgault. « En fait, le contenu scientifique de la thèse est la plupart du temps déjà disponible sur Internet, dit-il. Certaines personnes se laissent avoir en payant. » C’est pour lui l’une des raisons qui poussent les Éditions universitaires européennes, une structure aux agissements critiquable, à démarcher les étudiants (voir encadré).

Maxime reconnaît avoir été alerté par plusieurs éléments suspects dans le message reçu. « C’était tourné étrangement comme courriel, en répétant plusieurs fois mon nom, note le doctorant. Elles [les Éditions universitaires européennes] donnent très peu d’infos. Visiblement, elles n’avaient pas lu mon texte. » Après quelques recherches sur Internet, il tombe finalement sur les conseils de l’INRS, appellant à rester prudent vis-à-vis de cette maison d’édition. « Mon article était sur academia.edu1, où l’on peut voir qui vient de le lire, poursuit Maxime. La veille, j’ai eu un visiteur de Roumanie. Je les soupçonne de sous-traiter des envois de masse. » Il indique également connaître d’autres étudiants recevant ce type de propositions.

Le détail illégal

« La véritable édition prédatrice, c’est une autre branche qui, elle, est émergente, et qui prend des allures totalement illégales », alerte M. Bourgault. Ces maisons d’édition se distinguent par un élément relevant de l’arnaque : elles assurent pouvoir fournir un service de contrôle et de supervision de l’article soumis par un comité éditorial, ce dernier étant le plus souvent fictif, d’après le responsable à l’INRS.

« On soumet un article, ça coûte 500 euros et ça passe comme dans du beurre, parce qu’il n’y a jamais eu de contrôles de qualité ou de révision par les pairs », poursuit-il. Selon lui, ces structures sont compliquées à démasquer, car elles sont souvent multiformes et se cachent derrière une multitude de noms. « Elles n’ont pas 10 ans d’existence que déjà, on y retrouve 700 revues, s’étonne-t-il. C’est invraisemblable. »

Bien que le phénomène récent semble s’exporter dans le monde et notamment au Québec, les trois foyers où l’on retrouve le plus de ces éditeurs prédateurs sont l’Inde, le Pakistan et la Chine, comme le rappelle M. Bourgault. « Pour des raisons légales surtout, mais aussi car ce sont des endroits où l’on retrouve des diplômés sans grandes opportunités d’emploi », précise-t-il. L’Inde compte ainsi 34,7 % des victimes mondiales des éditeurs prédateurs, contre 9,2 % en Amérique du Nord, selon une étude2 reprise par les bibliothécaires de l’Université Laval.

Un mal pour les étudiants

« Ce n’est pas normal de recevoir des sollicitations par courriel, explique Mme Zavala Mora. Une revue professionnelle ne ferait jamais ça, et ne ferait pas de promesses concernant les délais non plus. » La bibliothécaire ajoute que le phénomène est très compliqué à chiffrer, et regrette le manque d’études et d’enquêtes sur le sujet. « C’est délicat, car on ne veut pas mettre en évidence qui a fait quoi, dit-elle. Personne ne va vouloir dire “moi, je me suis fait avoir”. »

M. Bourgault observe que les jeunes diplômés sont le plus à risque. « Les éditeurs profitent de la problématique du jeune auteur qui veut avoir de la matière dans son CV pour bénéficier de visibilité ou accéder à des emplois, développe le bibliothécaire. Or, une publication dans une édition prédatrice est dommageable dans un CV. »

Mme Zavala Mora assure que les universités québécoises ont commencé à réagir de manière concrète pour contrer ces arnaques depuis l’affaire OMICS. D’après elle, ce puissant éditeur prédateur a été en mesure de racheter trois revues canadiennes en sciences de la santé en septembre 2016. Les employés, conscients des pratiques d’OMICS, ont immédiatement démissionné, alertant la communauté de l’édition scientifique et incitant les universités à prendre des mesures.

La bibliothécaire cite à ce propos la création d’une page dédiée aux éditeurs prédateurs sur le site Internet du Bureau du droit d’auteur de l’Université Laval. « On a fait aussi des présentations dans différents départements, dit-elle. On a commencé à faire tout ça à partir de 2017. »

Maxime estime quant à lui que les initiatives pour avertir les jeunes chercheurs peinent à se mettre en place au sein de l’UdeM. « Un de mes profs a parlé de ces pratiques dans un de ses cours, rapporte l’étudiant. Mais on en discute assez peu sinon. Personnellement, je n’en ai réellement jamais entendu parler à l’université. C’est dommage, car ça peut pourrir une carrière. » Il existe toutefois une section consacrée à ces éditeurs sur le site Internet des bibliothèques de l’UdeM, qui comprend notamment un guide d’évaluation et une liste de recommandations.

1. Réseau social permettant aux chercheurs d’échanger leurs articles. 2. Shen C., Björk BC, “Predatory” Open Access: a Longitudinal Study of Article Volumes and Market Characteristics, 2015

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