Dans un court-métrage Matilde-Luna Perotti retourne voir sa grand-mère après six ans de silence pour affronter l’agression sexuelle qu’elle a subie. © Bande-annonce Después del Silencio
Dans un court-métrage Matilde-Luna Perotti retourne voir sa grand-mère après six ans de silence pour affronter l’agression sexuelle qu’elle a subie. © Bande-annonce Después del Silencio

Después del Silencio : Briser le tabou de l’inceste 

Le court-métrage Después del Silencio (Après le silence), premier film de la réalisatrice Matilde-Luna Perotti, a récolté plusieurs honneurs au Canada et à l’international, notamment au festival international du film documentaire et du film d’animation DOK Leipzig, en Allemagne, où il a remporté le Golden Dove du meilleur court métrage documentaire international.

Offert gratuitement et pendant 24 heures le 25 janvier sur le site Internet du festival Pleins Écrans, ce film, d’une durée de 13 minutes, aborde l’inceste ainsi que le silence qui l’entoure, à travers le déni d’une grand-mère et l’isolement d’une victime au sein de sa famille.

Mme Perotti a réalisé Después del Silencio dans le cadre de ses études en cinéma documentaire à Rivière-du-Loup et a donné à son film la forme d’un récit autobiographique. Elle y raconte comment la prise de parole devient un geste central lorsqu’une famille refuse de reconnaître une agression d’ordre incestueuse.

« À l’école, on nous a laissé carte blanche pour faire ce qu’on voulait dans notre film de fin d’année », précise la réalisatrice.

Une voix étudiante

Mme Perroti s’est penchée sur tous les sujets possibles avant de porter son choix sur l’agression perpétrée par son oncle lorsqu’elle avait dix-huit ans. Elle était en premier lieu trop « emmurée dans le silence » pour en parler, mais la colère de ne jamais avoir eu le pouvoir sur ce récit a par la suite remplacé la peur d’être étiquetée comme une victime.

La réalisatrice a appréhendé les conséquences de l’agression sur sa famille étant à la fois une sœur, une fille et une petite-fille, avant de s’offrir elle-même un lieu de parole. « Cet abus n’a jamais été le mien, indique-t-elle dans le court-métrage. C’était celui de vous tous. »  

Le film s’ouvre sur une cabane remplie de tissus, dans laquelle la réalisatrice et protagoniste regarde des vidéos de son enfance en Colombie. « Avant mon agression, ma famille, l’univers que j’avais en Colombie, c’était l’endroit le plus heureux que je pouvais trouver », confie-t-elle. Elle n’est pas retournée voir sa famille depuis huit ans.

Le tabou et le déni

Dans le court-métrage, Mme Perroti appelle sa grand-mère, à qui elle n’a pas adressé la parole depuis son agression, six ans plus tôt. Celle-ci ne reconnaît pas l’acte qu’a commis son fils et estime que sa petite fille ne s’est pas défendue.

« Le problème, c’est que ma famille n’a jamais reconnu quoi que ce soit, dénonce la réalisatrice. C’était vraiment genre… Pourquoi essaies-tu de briser la famille ? »

Mme Perroti souligne la chance qu’elle a eue de sortir du silence juste après l’agression, se confiant à sa mère. Selon elle, c’est parce que celle-ci l’a crue qu’elle a pu continuer à en parler des années plus tard, notamment à travers un film. 

« La première personne à qui je l’ai dit m’a crue », se souvient-elle. Elle ajoute que plusieurs victimes d’inceste se heurtent plutôt à une remise en question de leur version des faits, et qu’elle aurait pu vivre une telle situation si elle s’était confiée à sa grand-mère à ce moment-là.

Faire un court-métrage a permis à la réalisatrice de s’éloigner des faits et de se rapprocher de ses ressentis : l’isolement, la honte, la dépossession de son récit. « C’est important, justement, de ne pas forcément toujours se focaliser sur ce qui s’est passé, parce que ça amène beaucoup de questions morbides », explique-t-elle.

« J’ai l’impression d’avoir vraiment guéri, parce que j’ai un pouvoir sur ma narration. » Mme Perroti révèle  avoir pu retourner vers sa famille grâce à l’histoire qu’elle a écrite. « Ils espèrent qu’on restera en silence, mais je suis là, et j’ai un film » , souligne-t-elle.

En écho aux mots de Gisèle Pélicot, victime d’agressions sexuelles répétées, qui arefusé l’anonymat dès le début du procès des viols de Mazan , en France, la réalisatrice déclare : « Il faut que la honte change de camp. » Selon les éléments rendus publics dans cette affaire, Mme Pélicot avait été droguée à son insu par son mari, puis livrée à de nombreux hommes, subissant alors des viols et des agressions sexuelles à répétition pendant près de dix ans.

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