Transport, logement, alimentation, engagement citoyen… chaque geste compte, mais certains pèsent plus que d’autres. Est-il possible en tant qu’individu de transformer cynisme et écoanxiété en conséquences réelles pour le climat ?
Bien que 69 % de la population québécoise se dise optimiste en matière d’action climatique, 67 % de celle-ci estime à la fois se sentir impuissante face aux changements climatiques et environ trois quarts des Québécois·es âgé·e·s de 18 à 34 ans se disent écoanxieux·ses.
Sur les réseaux sociaux, le cynisme gagne du terrain. Il s’alimente d’un sentiment d’impuissance face aux crises qui s’accumulent. Outre la crise climatique, celle du logement, la montée de l’extrême droite partout dans le monde, la succession des guerres, l’inflation ou encore la pandémie bouleversent cette génération.
Plutôt optimiste, l’étudiant de première année à la maîtrise en génie chimique à Polytechnique Montréal et membre du Centre international de référence sur l’analyse du cycle de vie et transition durable (CIRAIG) Luc Dauge croit que ce découragement doit être renversé.
« On est peut-être la catégorie [d’âge] la plus à même d’agir, ou plutôt de changer nos habitudes, parce qu’on est jeunes et flexibles, et plutôt en bonne santé. »
Luc Dauge
Étudiant de première année à la maîtrise en
génie chimique à Polytechnique Montréal et membre
du Centre international de référence sur l’analyse
du cycle de vie et transition durable (CIRAIG)
L’engagement citoyen comme geste climatique
La professeure-chercheuse en communication à l’Université Laval, codirigeante d’un projet de recherche sur la communication climatique au Québec et experte en psychologie du changement de comportement Pénélope Daignault admet elle-même verser parfois dans le cynisme.
Elle observe une chute marquée des priorités environnementales dans le débat public, comparativement à la période prépandémie. « Avec tout ce qui se passe maintenant, à l’aube d’une troisième guerre mondiale, ça a été mis à l’écart dans la couverture médiatique, et comme ce n’est plus une priorité, on voit aussi un déclin dans les gestes posés et les intentions de la population », explique-t-elle.
Pour Mme Daignault, les gestes climatiques ne se limitent toutefois pas à ceux du quotidien, mais s’étendent aux grandes décisions de vie et à l’engagement politique de chacun·e.
Selon le Baromètre de l’action climatique du Groupe de recherche sur la communication marketing climatique de l’Université Laval (Baromètre), les engagements environnementaux des politicien·ne·s influencent l’intention de vote des Québécois·es. « Paradoxalement, les mêmes répondants ne connaissent pas ces engagements », souligne toutefois la professeure.
Elle y voit un levier d’action important : s’informer, s’engager, questionner les élu·e·s et les entreprises, s’impliquer bénévolement ou soutenir des organisations environnementales. Alors qu’au Québec, selon une étude de 2022, 26 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) sont attribuables aux choix individuels, cette suggestion apparaît d’autant plus pertinente.
M. Dauge nuance qu’analyser précisément les effets de politiques étatiques sur une empreinte carbone individuelle demeure difficile.
Prendre conscience de ses biais cognitifs
« Les gens savent généralement ce qu’il faut faire, mais ne sont pas prêts à agir, explique Mme Daignault. Plutôt que de sacrifier son confort, on active des mécanismes psychologiques de réduction de la dissonance cognitive. »
Par exemple, en 2024, 63 % des Québécois·es ont affirmé avoir réduit leurs déplacements en avion l’année précédente, bien que leurs voyages aériens aient atteint un record la même année, soit environ 4,7 millions de déplacements.
La professeure-chercheuse évoque les « croyances compensatoires vertes ». « Certaines personnes se définissent comme environnementalistes, par une identité verte, mais elles adoptent des comportements contradictoires, comme avoir une voiture, déplore-t-elle. Elles compensent ensuite avec d’autres gestes pour réduire la contradiction. »
Mme Daignault explique que ces comportements compensatoires ne neutralisent cependant presque jamais les émissions de GES générées par les gestes à compenser. Tous les gestes climatiques ne se valent pas et encore faut-il savoir lesquels ont l’incidence la plus élevée.
La professeure au Département de mathématiques et de génie industriel Virginie Francoeur indique que des études ont démontré que les personnes demeurent plus enclines à modifier leurs comportements lorsqu’elles doivent faire un choix plutôt que subir une contrainte externe ou interne. En tenant compte de cet aspect psychologique, elle ajoute que les petits gestes peuvent alors devenir une porte d’entrée vers des changements plus importants.
Hiérarchiser les effets
M. Dauge et la doctorante en génie chimique à Polytechnique Montréal et membre du CIRAIG Louisa Ospital ont hiérarchisé les principaux secteurs émetteurs de GES chez les moins de 30 ans.
Le transport, qui arrive en tête des émetteurs, représente plus du quart de l’empreinte carbone individuelle. « Une personne qui utilise le métro émet dix fois moins de GES que si elle effectuait le même trajet en voiture, la question ne devrait même pas se poser », avance M. Dauge.
Le logement arrive en deuxième position, responsable d’environ 20 % de l’empreinte carbone, suivi de très près par l’alimentation.
Maintenir son logement autour de 19 °C, en choisir un plus petit ou limiter l’usage des gros électroménagers sont des décisions qui peuvent faire une différence.
Quant à l’alimentation, privilégier les protéines végétales, réduire la consommation de viande rouge et choisir des produits locaux de saison ont généralement plus d’incidence que certains gestes symboliques comme le tri des déchets. Malgré tout, les Québécois·es résistent à changer leurs habitudes alimentaires et à adopter un régime végétarien pour diverses raisons, parmi lesquelles les pressions sociales.
Les biens de consommation occupent pour leur part le quatrième rang du classement. « La fin de vie d’un article ne représente qu’environ 10 % de son impact environnemental, c’est surtout la production et le transport qui comptent », rappellent M. Dauge et Mme Ospital. La clé demeure la réduction à la source et le réemploi.
Enfin, le numérique est le cinquième principal émetteur de GES. Mme Ospital souligne néanmoins l’opacité de ce secteur, notamment en ce qui concerne l’empreinte carbone de l’intelligence artificielle (IA). En effet, les estimations varient considérablement d’une étude à l’autre en raison du manque de données fiables et transparentes. Elle suggère l’utilisation d’IA plus écoresponsables et transparentes comme Euria en cas de besoin.
Malgré le cynisme ambiant, Mme Daignault rappelle que les comportements individuels influencent les normes sociales à la source des grands changements. « On est très influençables, constate-t-elle. Des gens peuvent facilement devenir des vecteurs de changements auprès de leurs communautés et donner le ton. »
