CALAMINE : RAPPER AUTREMENT QUE LE « BOYS CLUB »
En plus de son dernier album, Calamine a également sorti les albums Boulette Proof en 2020, Lesbienne woke sur l’autotune en 2022 et Décroissance personnelle en 2024.

CALAMINE : RAPPER AUTREMENT QUE LE « BOYS CLUB »

Le 13 mars dernier, la rappeuse Calamine a dévoilé son nouvel album, Rétrograde. Avec cette quatrième sortie depuis 2020, l’artiste gravit les échelons et devient une voix importante du hip-hop québécois. Composé de 18 titres d’ambiance estivale tels que « CHOP CHOP », « POLY » et « LESBIVILLE », ce nouvel opus aurait sans surprise pu laisser entendre la voix d’Aminé sur certaines de ses productions plutôt rétro et stylistiquement variées.

La rappeuse Calamine approche sa musique sous un angle féministe, queer et revendicateur, et aimerait que le rap retourne à ses racines progressistes. Encore aujourd’hui, la présence de femmes est minime dans chacune des facettes du hip-hop, souvent encré dans une perception misogyne de la femme. Quartier Libre a pu s’entretenir avec l’artiste fièrement queer, pour comprendre sa position sur l’hypermasculinité au sein du rap.

Quartier Libre (Q. L.) : Pourquoi avoir choisi le titre Rétrograde ?

Calamine (C.) : L’idée du titre Rétrograde m’est venue quand j’ai recommencé à dater, dans le fond. Je me suis aperçue que j’étais vraiment novice en matière d’astrologie, qui est un sujet à part entière dans la communauté queer. Je suis devenue super curieuse par rapport à ça et j’ai vraiment plongé dans l’astrologie, soit le mouvement des planètes qui influencerait notre destin. Ça vient aussi recouper les mégalomanes et milliardaires qui veulent conquérir l’espace avec leur fusée.

Le concept même de Rétrograde, c’est cette sensation d’un recul sociétal, le fait qu’on est en train de retourner en arrière, politiquement parlant. Même après des avancées dans le féminisme, on est quand même en train de reculer avec la montée du masculinisme. En nommant l’album Rétrograde, ça me permettait donc de relier à la fois le queerdating et le recul général de la société.

« C’est un choix intentionnel de faire rayonner la musique queer. De montrer que c’est possible, non seulement pour une femme de réaliser son propre album et de faire ses propres beats, mais aussi de collaborer strictement avec des femmes, avec des personnes queer. »

– Calamine, autrice-compositrice-interprète hip-hop

Q. L. : Pourquoi était-il important pour toi de ne collaborer qu’avec des femmes et des personnes queer sur cet album ?

C. : C’est tellement une évidence, les collaborations entre gars dans le hip-hop. On voit tellement souvent des collaborations où tu vas avoir quatre, cinq rappeurs. Ça reste encore exceptionnel aujourd’hui, d’avoir des chansons où il y a deux rappeuses sur le même track. Ça fait que déjà, au niveau des featurings, pour moi, c’est évident que j’ai vraiment envie que les bottines suivent les babines, de concentrer mon énergie à promouvoir la solidarité entre artistes femmes et queer. Ce n’est pas juste le cas pour les rappeurs, mais tout ce qu’il y a derrière aussi.

Les beatmakers sont à 95 % des gars, les ingénieurs sont des gars, les personnes qui possèdent des studios sont des gars… C’est un choix intentionnel de faire rayonner la musique queer, de montrer que c’est possible, non seulement pour une femme, de réaliser son propre album et de faire ses propres beats, mais aussi de collaborer strictement avec des femmes, avec des personnes queers.

Q. L. : Est-ce difficile de naviguer dans la sphère du rap en tant que femme queer politisée ?

C. : C’est sûr que c’est un défi, mais je pense que le fait d’être queer, ça peut être facilitant. J’ai l’impression que dans le régime hétérosexuel patriarcal, il y a deux catégories : les personnes qu’un homme peut « fourrer » et celles qu’un homme peut respecter. Étant donné que je suis plus masculine, je pense que c’est plus facile pour moi d’être interprétée comme une personne à « respecter ». Puis, pour avoir fréquenté plein de rappeuses qui sont plus féminines, je sais que leur expérience dans le milieu est bien différente.

Ça m’est arrivé d’entendre des choses comme : « Les producteurs s’intéressent à ma musique jusqu’à ce qu’ils puissent coucher avec moi, puis après ça, ils n’en ont plus rien à cirer. » Cette semaine, j’avais une entrevue dans une émission de radio où tous les animateurs sont des gars. Je suis arrivée et les invités d’avant chillaient autour du studio. Tous des hommes. Il faut apprendre à naviguer dans tout ça, devenir « one of the boys », en quelque sorte. C’est une lutte de tous les instants de rester authentique.

Q. L. : Est-ce que la montée du fascisme et du masculinisme chez les jeunes, ça t’a poussée à aborder les thèmes présents dans l’album ?

C. : Oui, vraiment, mais je prends garde à juger les jeunes. On est dur envers les ados, mais je pense qu’il faut remonter à la source. Dans toute la société, le masculinisme est présent. […] Il y a des hommes adultes qui ont énormément de pouvoir, de richesse, et qui ont accès à des médias et à des moyens de diffusion. C’est là qu’il faut s’attaquer. […] L’idée de la chanson « POLY» m’est venue la journée de l’anniversaire de l’attentat de Polytechnique, où j’ai eu une espèce de trop-plein.

C’était au moment où il y avait des articles dans les journaux à propos du retour de Julien Lacroix et où Tout le monde en parle recevait des podcasteurs masculinistes qui affirmaient sensiblement la même chose que Marc Lépine disait dans son manifeste : « Les féministes vont trop loin ». […] Alors je pense que la chanson « POLY », je l’ai écrite de manière à créer un hymne pour les féministes. Je suis contente de l’avoir fait, parce que je pense que ce sentiment de ras-le-bol que j’ai pu capter, il y a beaucoup de monde qui avait besoin de l’entendre. 

Q. L. : Si tu devais laisser une trace dans le rap québécois avec Rétrograde, tu aimerais que ce soit laquelle ?

C. : Je pense que c’est vraiment sans précédent dans la musique féministe et queer, alors marcher dans ce sillon-là pour le reste de ma carrière, c’est ce que j’ai en tête, c’est l’objectif que je me suis fixé. Je veux continuer de marcher sur ce sentier, parce que c’est le chemin que je suis en train de tracer, un chemin qui n’était pas là à la base. Donc, si on pouvait se rappeler de moi comme de la personne qui a amené le féminisme et le queerness dans le rap québécois, eh bien, je serais vraiment fière de ça.

CALAMINE : RAPPER AUTREMENT QUE LE « BOYS CLUB »
Couverture du dernier album de Calamine, Rétrograde.

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