La Coupe du monde 2026 (CM26), qui aura lieu du 11 juin au 19 juillet prochains, s’annonce comme le plus grand événement de soccer jamais organisé. La compétition se déroulera simultanément dans trois pays, les États-Unis, le Canada et le Mexique, et comptera un nombre record d’équipes participantes (48) et de matchs disputés (104). Présentée par la Fédération internationale de football association (FIFA) comme « la Coupe du monde la plus verte du monde moderne », cette édition pourrait toutefois devenir la plus polluante de son histoire, selon plusieurs spécialistes et organismes.
À l’occasion de la Conférence sur le changement climatique de 2021 en Écosse (COP26), la FIFA s’était engagée à réduire de 50 % ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030 et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2040. Un an plus tard, le tournoi de 2022 au Qatar avait été largement critiqué pour avoir sous-estimé son impact climatique. L’événement, présenté comme « carboneutre », aurait en réalité émis au moins le double des émissions annoncées, selon l’ONG Carbon Watch Market. Malgré cet écart important, des revenus record avaient été générés, et cette édition est devenue la plus rentable de l’histoire de la Coupe du monde de soccer.
Les projections environnementales de la CM26 semblent refléter le même scénario : la FIFA estime l’empreinte carbone de la compétition à 3,7 mégatonnes, tandis qu’un rapport de l’organisation britannique Scientist For Global Responsibility (SRG) anticipe un total pouvant atteindre jusqu’à 9 mégatonnes de CO2. La Fédération attribue ces chiffres notamment à la taille sans précédent de l’événement. L’expansion de la compétition entraînerait ainsi une hausse massive des émissions de GES, principalement en raison du transport aérien accru et des déplacements sur de longues distances entre les sites.
« C’est beaucoup plus de gens et de supporters qui vont voyager, avance le passionné de soccer et finissant aux maîtrises en études internationales à l’Université de Montréal et en gestion du développement durable à HEC Montréal Péguy Dieudonné. Il y a tellement de villes et de stades différents, avec d’immenses distances à parcourir entre eux. ». D’origine haïtienne, il donne en exemple le parcours de son équipe. « Il va y avoir des matchs à Philadelphie, à Boston et à Atlanta, détaille-t-il. Des fans qui voudraient suivre l’équipe devront aller au minimum dans ces trois villes. Est-ce qu’ils vont conduire ? Est-ce qu’ils vont prendre des vols intérieurs ? Tout ça a une empreinte écologique. »
Un discours « vert » sans plan concret
D’après les informations de la plateforme Inside FIFA, le comité de la United 2026 affirme miser sur les infrastructures existantes, l’énergie renouvelable, le transport durable ainsi que sur la réduction des déchets. Ces éléments apparaissent toutefois comme des points de vigilance en l’absence d’un cadre précis et d’un comité dédié au développement durable. Malgré ces grandes orientations, rien de réellement concret ne semble émerger de la stratégie climatique de la Fédération. Celle-ci délègue en bonne partie sa charge écologique aux villes hôtes, à qui elle demande la mise en œuvre de politiques et d’ententes environnementales.
« La FIFA n’a aucun intérêt à faire des efforts en lien avec l’environnement, si ce n’est tenir un discours qui lui permet de dire qu’elle a une ligne de conduite environnementale », soutient le cotitulaire de la Chaire UNESCO, Sport pour le développement, la paix et l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et professeur au Département des sciences de l’activité physique de l’Université Tegwen Gadais.
« C’est du greenwashing pur et simple, dénonce Péguy. La FIFA met de l’avant les mesures qu’elle prend pour avoir un moindre impact, mais quand on regarde les impacts négatifs dans leur totalité, c’est beaucoup plus important. »
Le profit au détriment du climat
Le visage « inclusif » qu’allègue la Fédération se manifeste par un accroissement considérable de l’envergure du tournoi. Sous son apparente volonté d’élargir la compétition se trouve l’idée d’expansion, là où le nombre de pays en lice et le calendrier prolongé représentent une occasion économique majeure. Plus de billets seront vendus et les commandites, les droits de diffusion et les produits dérivés seront plus nombreux. « On est encore dans une vision capitaliste où l’intérêt principal, c’est de maximiser les recettes et les bénéfices pour l’organisation », signale M. Gadais.
« On parle d’une Coupe du monde qui est clairement dans l’esprit de croissance, souligne Péguy. Je suis conscient que ce sera très polluant, mais en même temps, Haïti participe pour la première fois depuis 1974. En tant que fan qui a une conscience écologique, c’est sûr et certain que c’est une situation qui est problématique, et je suis tiraillé entre ces deux positions-là. »
Cette logique se retrouve également dans les partenariats que conclut la FIFA. Celle-ci a notamment signé une entente de commandite importante avec le géant pétrolier saoudien Aramco, qui est l’un des plus importants émetteurs de GES au monde. Les émissions induites par ce contrat sont estimées à environ 29,95 millions de tonnes de CO2, selon les études du groupe SRG. « C’est triste, parce que [les commanditaires] pourraient réellement faire une différence, précise M. Gadais. Avec la puissance monétaire et d’actions qu’ils ont, ils pourraient imposer des modifications aux événements, mais ce qui leur convient à tous, c’est de faire des bénéfices. »
Selon le professeur, malgré un constat alarmant quant à l’organisation de ces « méga-événements », des pistes de solutions peuvent être envisagées. Il propose par exemple une organisation des Coupes du monde en rotation, en gardant les mêmes villes et les mêmes infrastructures. « Les équipes pourraient jouer dans des zones géographiques regroupées […] et seulement plus tard se rencontrer dans des lieux neutres, suggère pour sa part Péguy. Ça pourrait réduire les voyages. » De telles approches permettraient de limiter les constructions et de réduire l’empreinte environnementale de ce type de tournoi de manière significative. Elles entraîneraient toutefois des changements importants dans les orientations de ces compétitions sportives ainsi qu’une décroissance.