Hausse des psychostimulants

Hausse de psychostimulants : quand le fruit est malade, c’est l’arbre qu’il faut soigner.

Au Québec, la prescription et l’usage de psychostimulants comme le Vyvanse ou le Ritalin sont en forte hausse, autant chez les adolescents que chez les jeunes adultes. Si ces médicaments sont utilisés pour traiter le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), plusieurs experts y voient aussi le reflet d’un système qui épuise, poussant de plus en plus d’étudiants à utiliser des amphétamines pour simplement garder le rythme.

La future étudiante au baccalauréat en travail social à l’Université de Montréal, Vanessa Ha a grandi avec l’impression d’être simplement distraite. Difficulté à se concentrer, tendance à interrompre, esprit constamment en mouvement : autant de traits qu’elle associait à sa personnalité, jusqu’à ce qu’un proche remette cette perception en question. « Mon meilleur ami est dans l’armée canadienne, puis avec son parcours de santé mentale, il s’est fait diagnostiquer TDAH, confie-t-elle. Il a remarqué que moi aussi, j’avais des traits. »

Elle a immédiatement commencé ses recherches et en a discuté avec une psychologue. « Elle m’a dit que je devrais peut-être essayer le Vyvanse, que mon médecin pourrait me le prescrire et voir si ça m’aide, explique-t-elle. Moi, je n’aimais pas vraiment cette voie-là, je voulais avoir un diagnostic avant. » Si Vanessa a choisi de passer par le fastidieux chemin en neuropsychologie pour obtenir un diagnostic, c’est de moins en moins le cas pour une large tranche de la jeunesse québécoise. 

Au-delà de l’individu 

Depuis quelques années, plusieurs études documentent une forte hausse de prescriptions de psychostimulants dans les milieux scolaires. Pour les adolescents, les analyses de la docteure Mélissa Généreux indiquent que 24 % des garçons et 16 % des filles se seraient vus prescrire une ordonnance pour accroître leur concentration en classe en 2024. Selon les données de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), l’enjeu se rend jusqu’aux bancs universitaires, alors que le nombre de remboursements d’ordonnances par la RAMQ a augmenté de 40 % entre 2020 et 2024 pour les adultes de 18 ans et plus. 

Comment expliquer de telles hausses ? Le professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal Jean-Sébastien Fallu dénonce plusieurs facteurs. « Il y a une crise d’inflation, les logements coûtent cher, les gens doivent souvent travailler davantage pour joindre les deux bouts, la conciliation famille-travail est difficile, énumère-t-il. Tout ça fait en sorte que les gens peuvent être tentés de faire appel à des psychostimulants pour réussir à tenir le coup, pour garder le rythme. »

Garder le rythme, c’est précisément ce qui pousserait les étudiants à avoir recours à des médicaments à base d’amphétamines ou de méthylphénidate. « Je ne suis pas parent, mais j’ai vu des mères de famille qui ont été diagnostiquées dans leur trentaine, justement à partir du moment où elles sont devenues mamans », révèle Vanessa.

S’arrêter ou foncer dans le mur

« Cette hausse de consommation est corrélée à notre modèle de société néolibéral, très centré sur des valeurs comme le productivisme, la performance, l’injonction à être toujours plus, à se dépasser », analyse pour sa part le professeur en sociologie à HEC et collaborateur au sein de la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal Nicolas Le Dévédec.

Il estime qu’il n’y aurait pas nécessairement une hausse de TDAH en tant que telle, mais plutôt une surprescription ainsi que des diagnostics hâtifs en corrélation avec le modèle d’accumulation capitaliste. À ce titre, le professeur explique que les personnes ont des moyens limités face à des exigences illimitées, ce qui donne l’illusion qu’elles ne sont pas à la hauteur.

« On l’a beaucoup évoqué en termes écologiques : comment on détruit la nature, ce qui crée un réchauffement climatique auquel le capitalisme va répondre par des solutions strictement technologiques. C’est la même chose pour tous les troubles qui concernent nos corps et nos esprits. À travers cette dégradation de nos ressources humaines, le modèle propose des solutions de type médical pour répondre à ces troubles que lui-même crée. »

– Nicolas Le Dévédec, professeur en sociologie à HEC

M. Le Dévédec déplore une logique de dépolitisation qui aurait comme conséquence une « anesthésie » collective, au sein de laquelle la perte d’autonomie empêche toute décision quant aux normes de société. « Soit il faut une forme d’opposition politique, de reprise en main de notre propre mode de vie, soit on attend qu’il y ait des murs qui se dressent », précise-t-il. 

Ces « murs », prévient-il, devraient confronter les personnes à deux choix : s’arrêter ou s’écraser. Ces deux options ne seraient en fait que des possibilités rentables pour un modèle que des crises permanentes développent.

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