Une application pour stimuler l’engagement des étudiants

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Par Anaïs Amoros
jeudi 6 mai 2021
Une application pour stimuler l’engagement des étudiants
Le chargé d’enseignement à la Faculté de philosophie de l’Université Laval Jean-François Sénéchal s’inspire de la jeuducation (gamification en anglais) pour développer une application, dont le but est de permettre aux étudiants de s’engager davantage pendant son cours à distance Photo : courtoisie carrefour-education.qc.ca
Le chargé d’enseignement à la Faculté de philosophie de l’Université Laval Jean-François Sénéchal s’inspire de la jeuducation (gamification en anglais) pour développer une application, dont le but est de permettre aux étudiants de s’engager davantage pendant son cours à distance Photo : courtoisie carrefour-education.qc.ca
Le chargé d’enseignement à la Faculté de philosophie de l’Université Laval Jean-François Sénéchal s’inspire de la jeuducation (gamification en anglais) pour développer une application, dont le but est de permettre aux étudiants de s’engager davantage pendant son cours à distance. Il répond aux questions de Quartier Libre.

Quartier Libre (Q.L.) : Est-ce que vous pouvez définir ce qu’est la jeuducation, ou gamification ?

Jean-François Sénéchal (J.-F. S.) : C’est l’idée de se servir des structures et des processus qui sont propres aux jeux vidéo ou aux jeux de société et de les utiliser, comme dans mon cas, dans un cadre plus pédagogique. Prendre ces outils-là, pensés pour prendre du plaisir et s’amuser, et essayer de les appliquer dans un contexte pédagogique. J’essaye de stimuler mes étudiants au contenu, à s’engager dans la classe, à explorer des contenus satellites au cours et je leur donne des récompenses pour stimuler les comportements les plus engageants, qui créent une vie de classe. C’est compliqué, à distance, de créer un sentiment de communauté. C’est facile de même oublier qu’on a un cours. L’idée est donc de se servir de ces outils-là pour aider les étudiants à réussir leur cours et à prendre un peu de plaisir.

Q. L.: Comment prend-elle forme, concrètement ?

J.-F. S. : J’ai un fichier Excel dans lequel je prends note des observations que je fais de mes étudiants. Jadis, quand il y avait des cours à l’Université, je prenais les présences en cours. Si l’étudiant est présent douze fois sur quinze, il a un trophée. S’il écoute dix de mes onze podcasts dédiés au cours, il en obtient un autre. Dans mes capsules audio (balados), j’ajoute des indices pour vérifier qu’ils ont bien écouté. Concrètement, j’observe un comportement et je le note. L’accumulation de comportements positifs et engageants, je la transforme en trophées ou en badges.

Q. L.: Comment reconnaitre un comportement positif et engageant ?

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J.-F. S. : Je cible quatre comportements. Après mes recherches sur l’engagement étudiant et sur la façon de le mesurer, j’ai établi quatre grandes fonctions. Le premier comportement mesuré est l’expression : c’est quand un étudiant s’exprime, est drôle, crée ou construit des choses originales. Certains étudiants produisent des vidéos, des capsules audio ou prennent des photos en lien avec le cours. Le deuxième comportement, c’est l’exploration : c’est lorsqu’un étudiant explore et enrichit mon cours, ajoute des textes ou des vidéos pertinents qui n’étaient pas au programme. Ensuite se trouve l’engagement, qui se mesure par la compétition, l’excellence, le meilleur de la classe, le meilleur travail pratique, le meilleur texte, celui ou celle qui gagne le Kahoot. Puis il y a la collaboration : ce sont tous les comportements aidants, les étudiants qui partagent du contenu, qui aident les collègues, répondent aux questions d’autres étudiants sur les forums, prennent le leadership dans les travaux d’équipe. Ce sont des comportements de l’ordre de la coopération et de la collégialité. À ces derniers, j’ajoute l’identification : je me sers de tableaux de meneurs et de gagnants, pour que les étudiants s’identifient, car ils se définissent à l’université. Pour certains d’entre eux, c’est important d’être dans le top du tableau d’excellence, alors que d’autres veulent figurer sur celui de création, parce qu’il les définit. Et pour d’autres, ce sont l’aide, le soutien, etc. qui les définissent. Tous ces comportements sont à valoriser.

Q. L.: Est-ce important d’être drôle en tant qu’étudiant ?

J.-F. S. : Oui, c’est important de mettre de la vie dans un cours, d’être drôle, amusant, de mettre un peu d’humour. Ça fait partie de l’idée de créativité. L’étudiant fait quelque chose de plus, il donne de la vie à la classe. Ça peut se caractériser par un étudiant qui pose des questions, mais qui est aussi drôle, qui publie des commentaires amusants, qui ont du goût, de l’esprit et qui ont un lien humoristique. J’ai une page de mèmes* sur laquelle je demande à mes étudiants d’en créer entre la culture humoristique mimétique, très nichée et comprise par les milléniaux, et en lien avec le contenu du cours. C’est très intéressant de voir ça. On voit deux mondes qui se mélangent, l’éthique en sciences et génie, mêlée à la culture du mème, c’est un beau mariage. Ce procédé relance l’étudiant avec humour sur les thèmes vus en cours. Rire en groupe, c’est un sentiment de communauté. Partager un même rire, c’est fort, même si ce n’est pas l’essentiel de mon cours. C’est un comportement à valoriser, si les professeurs et les étudiants veulent avoir un peu de plaisir.

Q. L.: Vous avez mentionné la compétition, est-elle importante entre les étudiants ?

J.-F. S. : La compétition existe à l’université, notamment dans les programmes contingentés. Je ne la vois pas tant comme une valeur de compétition, mais comme une valeur d’excellence dans un établissement universitaire. Elle est combinée à plusieurs choses, mais à l’université, il faut promouvoir les meilleurs étudiants, les meilleurs travaux, les meilleures notes, etc. Quand un étudiant me remet un rapport exceptionnel, que les autres étudiants n’en entendent jamais parler et que tout ce qu’il obtient, c’est une note anonyme, pourquoi ne pas le dire?? Ce n’est pas pour humilier les autres.

Q. L.: Est-ce que ça contribue à la note finale des étudiants ?

J.-F. S. : Les étudiants peuvent aller chercher cinq points bonus sur l’ensemble de la session. Mais ils doivent travailler fort. Pour obtenir un point, ils doivent, par exemple, écouter l’ensemble des balados. Je valorise au sens propre leur comportement engagé, participant, aidant ou drôle. Ce qui m’intéresse le plus dans cette application, c’est de me demander si l’engagement des étudiants se traduit aussi dans leur réussite universitaire. Je n’ai pas les outils pour valider ça encore. J’aimerais valider une classe avec ce système, au sens scientifique du terme, et une autre sans, afin de comparer l’engagement et la réussite des étudiants. Je suis en phase expérimentale depuis dix ans.

 

*mème : élément cognitif ou culturel (comportemental, langagier, iconographique, etc.) rémanent et reconnaissable, transmis d’un individu à un autre par imitation. (Source: Antidote)