Transition : du cégep à l’université

À l’automne 2024, dix étudiant·e·s en situation de handicap de l’UdeM ont participé à un projet de recherche pour documenter leur transition du cégep à l’université. Grâce à la méthode visuelle photovoix, ils ont pu s’exprimer en rédigeant des textes et en partageant des photos.

« Il y a peu d’études qui s’intéressent aux étudiants eux-mêmes, révèle la professeure agrégée au Département de psycho-pédagogie et d’andragogie Josianne Robert. On les questionne beaucoup, mais on les implique peu [dans la prise de décision]. »

Elle a donc mis en œuvre le projet La Traversée du cégep à l’université : AVEC, PAR et POUR les étudiantes et les étudiants en situation de handicap, dans la lignée du mouvement « Rien sur nous sans nous ».

Ce projet vise à mieux outiller les étudiant·e·s en situation de handicap (ÉSH) lors de la transition entre le cégep et l’université. « Même si on est passé par le collégial, il y a quand même une adaptation à réaliser à l’université, ne serait-ce que de savoir où sont les services [de mesures d’adaptation] et s’ils existent également à l’université », précise la professeure.

Pour le mettre en place, le service Soutien aux personnes étudiantes en situation de handicap de l’UdeM (SPÉSH) a donc lancé un appel à participation au mois d’août 2024 pour constituer un groupe de recherche. Une vingtaine d’étudiant·e·s se sont manifesté·e·s et dix se sont finalement engagé·e·s dans le projet.

« Il y avait toutes sortes de diagnostics sur le plan physique, mais aussi des étudiants qui présentent de la dyslexie, de la dysorthographie, un trouble de l’attention ou de l’anxiété, détaille Mme Robert. C’était un paysage très varié. »

Photovoix

Documenter les besoins et les enjeux des ÉSH en contexte de transition a constitué la première étape du projet. Pour ce faire, les participant·e·s ont eu recours à la méthode visuelle photovoix.

« Photovoix est une méthodologie de recherche qui permet aux personnes de groupes qu’on dit marginalisés ou qui vivent des réalités particulières de documenter, à l’aide de photos et de courts textes, ce qu’ils vivent », explique la professeure.

De septembre à décembre derniers, les étudiant·e·s ont donc pris des photos qui relatent leur expérience de transition à l’UdeM et les ont déposées dans un groupe de discussion privé sur l’application Teams, accompagnées d’un court texte. Ils ont ensuite pu engager une discussion.

La recherche esthétique pour prise de photos s’est d’ailleurs avérée un élément inattendu du projet. À la suite de ce constat, Mme Robert a fait appel à un photographe professionnel pour transmettre des notions de base en photographie aux étudiant·e·s, dans l’objectif d’obtenir des clichés « plus impressionnants ».

Une étudiante qui rencontre des enjeux de mobilité a ainsi pu faire transparaître l’obstacle à la fois physique et émotionnel que constituent des marches à gravir lorsque les ascenseurs ou les escaliers roulants sont indisponibles.

Accessibilité

Les fameux examens d’intra qui arrivent à grand [sic] pas… Je suis un peu découragée. J’ai des enjeux de mobilité et puis on m’envoie faire mes examens dans des pavillons qui ne me sont pas accessibles facilement. Les mesures sont censées être là pour nous aider, mais finalement, elles vont me rendre plus malade que si je faisais mon examen avec mon groupe.

Je suis chanceuse, cette session-ci tous mes cours sont à Jean-Brillant, mais quelle galère avec les ascenseurs qui sont toujours pleins…

Sur la photo, je suis en train de contempler combien de pauses je vais devoir prendre d’ici le haut des escaliers pour éviter un malaise avant 8 heures…

— Étudiante anonyme

À la suite de ce processus de documentation, Mme Robert a organisé une rencontre en janvier dernier. « Les étudiants étaient invités à revenir sur les photos qui les avaient marqués davantage et aussi à discuter des besoins et des enjeux vécus », poursuit-elle.

Créer une communauté

Le projet a également démontré le besoin de socialiser avec des individus qui vivent des enjeux comparables. Même si les membres du groupe ne se sont rencontrés en personne qu’en janvier, participer à ce projet leur a permis de créer des liens avec d’autres ÉSH qu’ils n’auraient pas rencontrés autrement.

La professeure confirme que les étudiant·e·s se sont soutenu·e·s tout au long de l’automne, même sans s’être rencontré·e·s en personne, grâce aux échanges en ligne, qui ont répondu à un besoin « de se reconnaître et de se regrouper ».

« Quand les étudiants publiaient sur le groupe, on avait souvent des réactions sur l’image, mais aussi des commentaires comme “ah, je te comprends, c’est un peu la même chose pour moi” », révèle-t-elle. Organiser une rencontre physique a toutefois renforcé les relations.

« L’aspect de la communauté, je l’ai vécu beaucoup plus après la première rencontre en personne, parce que je suis restée proche de deux ou trois personnes et qu’on se donne des nouvelles assez fréquemment, témoigne l’étudiante de première année au baccalauréat en sécurité et études policières Amélie*. On ne s’est pas revu en présentiel, mais on a réussi à connecter sur les réseaux sociaux grâce au projet. »

Elle affirme que ces rencontres lui ont également permis de faciliter sa vie à l’Université. « L’une des filles du groupe m’a partagé l’itinéraire le plus adapté pour me rendre à un pavillon, que même le personnel de l’école
ne connaissait pas,
confie-t-elle. C’est le fun qu’entre étudiants, on puisse s’aider. »

Au-delà du regroupement, les ÉSH cherchent donc également à se jumeler à d’autres personnes qui rencontrent des problèmes similaires, à l’image d’un·e ami·e, d’une grande sœur ou d’un grand frère qui les accompagnerait au cours de leur transition. En effet, à l’Université, le SPÉSH offre seulement un service de « pair-aidance », en embauchant chaque année deux étudiant·e·s pour apporter du soutien aux ÉSH qui débutent leur scolarité à l’UdeM. Ces dernier·ère·s peuvent les aider à prendre leurs marques dans le monde universitaire, notamment dans l’environnement physique de l’Université. Ce service ne permet toutefois pas de créer des liens à long terme. « Ce n’est pas du jumelage, c’est vraiment de la pair-aidance, donc quelques rencontres, avertit le coordonnateur au SPÉSH Mickäel Dulin. Ce n’est pas quelqu’un qui va t’accompagner tout le long de ton parcours ou durant tes premières semaines à l’UdeM. »

« RIEN SUR NOUS SANS NOUS »

Le mouvement militant « Rien sur nous sans nous » promeut l’autodétermination des personnes en situation de handicap. Il tire son nom de l’ouvrage Nothing about us without us du militant américain pour les droits des personnes handicapées James Charlton, qui expose l’oppression que vivent les personnes en situation de handicap physique ou cognitif.

« Rien sur nous sans nous » est devenu une devise qui communique l’idée qu’aucune décision concernant la vie des personnes en situation de handicap ne devrait être prise sans leur participation et leur implication directes.

Pas de regroupement étudiant

Les participant·e·s à La Traversée du cégep à l’université : AVEC, PAR et POUR les étudiantes et les étudiants en situation de handicap ont d’ailleurs déploré l’absence de regroupement étudiant pour les ÉSH à l’UdeM. « À l’Université, il n’y a rien pour nous, déplore Amélie*. Avoir un regroupement étudiant nous donnerait une visibilité et un groupe de personnes qui nous ressemblent, même si on n’a pas nécessairement les mêmes enjeux. »

Certain·e·s pourront néanmoins bientôt se tourner vers le nouveau regroupement Voix Neurodiverses, qui s’adresse aux personnes neurodivergentes ainsi qu’à toute personne souhaitant les aider. Ce regroupement espère obtenir prochainement la reconnaissance de l’Université afin de commencer ses activités à l’automne prochain.

Besoin de sensibilisation

Enfin, le besoin de sensibiliser la communauté de l’UdeM aux enjeux que vivent les ÉSH a émergé de La Traversée du cégep à l’université : AVEC, PAR et POUR les étudiantes et les étudiants en situation de handicap.

Le Pôle interordres de Montréal (PIM), qui a financé le projet de Mme Robert, et a notamment pour mission de rendre les études supérieures accessibles aux ÉSH, organisera une journée de réflexion sur la transition du cégep à l’université pour le personnel du SPÉSH et tous·tes les employé·e·s de l’UdeM qui s’intéressent à la question.

Une exposition qui présentera en grand format les textes et les photos de la recherche accompagnera cette journée, qui aura lieu à la fin du mois de mai.

« En présentant les photos à des gens qui sont censés être sensibilisés à ces enjeux, on apporte un autre regard à la réflexion, estime Mme Robert. L’aspect artistique vient chercher beaucoup les gens ».

*Pour préserver l’anonymat de l’étudiante, le prénom a été changé.

(Photo de couverture : Josianne Robert – crédit photo : Amélie Philibert – courtoisie UdeM)

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