Campus

The Wire au programme

Les étudiants qui passent leur temps à regarder des vidéos sur leur ordinateur portable pendant les cours vont jalouser les étudiants de Valérie Amiraux, professeure de sociologie de l’UdeM. Elle leur fait regarder The Wire, une série acclamée par la critique, qu’elle utilise comme outil pédagogique et dont les étudiants raffolent.

Si diverses universités aux quatre coins du monde donnent déjà des cours sur la série The Wire, le fait de l’utiliser pour enseigner des concepts théoriques est une démarche plutôt originale.

Les 29 étudiants de premier et de deuxième cycle en sociologie qui ont suivi, à la session d’automne, le cours de troisième année Sociologie urbaine et imaginaires sociaux donné pour la première fois par Valérie Amiraux, ont donc vécu une expérience très différente de ce qu’ils avaient pu connaître jusque-là dans leur parcours universitaire. Leur professeure a décidé d’utiliser cette série pour enseigner les principes théoriques de l’École de Chicago.

Valérie Amiraux, professeure de sociologie, utilise The Wire comme support de cours. (Crédit: Fanny Bourel)

Apprendre ?à regarder la réalité sociale pour l’analyser

Les étudiants de Valérie Amiraux ont donc lu les 800 pages du corpus de textes et visionné la totalité des cinq saisons, soit 60 épisodes. Ce qui leur a permis de faire des liens entre les éléments identifiés lors de la dissection de certains épisodes projetés pendant le cours et les concepts théoriques abordés dans les textes. « S’intéresser à une série contemporaine fonctionne mieux que de se baser sur des films ou des documentaires de l’époque de l’École de Chicago, car cela permet de s’appuyer sur une réalité vécue quotidiennement, explique Valérie Amiraux. La série The Wire aurait très bien pu être tournée dans certains quartiers de Montréal ou de Vancouver.»

Utiliser la série The Wire a aussi comme objectif de développer l’« œil sociologique » des étudiants, c’est-à- dire de leur apprendre à regarder une situation avec la bonne distance, sans prendre parti, pour la déchiffrer comme on le ferait avec une œuvre d’art. « Un bon sociologue sait faire d’une situation familière une matière à travailler », assure Valérie Amiraux. Vu qu’il est difficile d’aller sur le terrain avec un groupe de 30 étudiants, la vidéo permet d’avoir accès à une réalité qu’on décortique afin d’en tirer réflexion.

Une professeure ?et ses étudiants ravis

Étudier la théorie de l’École de Chicago par le truchement de la série The Wire a beaucoup plu aux étudiants de Valérie Amiraux. En témoignent les excellentes évaluations que la professeure dit avoir obtenues en fin de session. Pour Michel Sancho, étudiant à la maîtrise en sociologie, l’utilisation de The Wire «a apporté du dynamisme au cours, a montré la pertinence de l’École de Chicago et a permis d’illustrer des propos un peu abstraits et anciens, car la majorité des textes publiés l’ont été durant la première moitié du XXe siècle. »

La série a aussi aidé Samuel Blouin, étudiant au baccalauréat en sociologie, à développer sa capacité d’observation. « J’ai écouté la série pendant l’été. C’était difficile de l’arrêter une fois commencée, explique-t-il. Je l’ai recommandée aux étudiants de l’association de sociologie. Elle va avoir un bon public déjà conquis l’année pro- chaine ! » ajoute-t-il.

Si les étudiants ont apprécié l’enseignement de Valérie Amiraux, celle-ci avoue « ne jamais avoir pris autant de plaisir à corriger des copies » tant les travaux remis par les étudiants étaient de qualité. « C’était presque émouvant de voir à quel point ils avaient réussi à saisir la démarche du cours. Je n’ai jamais donné d’aussi bonnes notes. » Au final, les étudiants « se sont rendu compte qu’on peut faire de la sociologie de manière innovante, plaisante et en même temps pertinente », raconte Mme Amiraux.

Aborder la sociologie autrement

The Wire est loin d’être la seule série qui se prête à l’enseignement de la sociologie, selon Valérie Amiraux. Elle aimerait aussi s’appuyer sur la série Mari et femmes (Big Love), mettant en scène une famille polygame mormone, pour monter un cours de sociologie des religions qui s’intéresserait au travail de Max Weber et aux questions de la polygamie et des sectes. Elle verrait bien également Glee comme support pédagogique à l’étude des questions de genre et de socialisation des jeunes, ou encore la série juridico- policière La loi et l’ordre (Law and Order), constituer une bonne ressource pour enseigner la sociologie du droit.

Valérie Amiraux, qui est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en étude du pluralisme religieux et de l’ethnicité, travaille actuellement, en collaboration avec l’illustrateur Francis Desharnais, à l’écriture d’un livre pour enfants afin de répondre à leurs interrogations en matière de religion.

Le cours Sociologie urbaine et imaginaires sociaux devrait, quant à lui, connaître une deuxième saison à l’automne. Il s’adresse aux étudiants de premier et de second cycle. Seule condition préalable, il faut avoir complété au moins 45 crédits universitaires pour pouvoir s’inscrire au cours.

 

 

L’École de Chicago

Des années 1910 aux années 1950, les sociologues rattachés à l’université de Chicago se sont penchés sur les conséquences de l’urbanisation rapide de Chicago. Ils ont analysé des problématiques comme la criminalité, la déviance, l’immigration, la dislocation familiale, les minorités raciales et ethniques. Ils ont aussi décrit l’influence de l’organisation spatiale de la ville sur son organisation culturelle et sociale. L’école de Chicago est «une tradition sociologique majeure mais méconnue », selon Valérie amiraux.

 

 

The Wire en quelques mots

The Wire est une série télévisée américaine écrite par David Simon, un ancien chroniqueur judiciaire du Baltimore Sun, et Ed Burns, un vétéran de la division des stupéfiants de la police de Baltimore devenu par la suite enseignant dans un quartier défavorisé de cette ville du Maryland. Reconnue pour son réalisme et son traitement approfondi des questions sociales, la série The Wire a été mise en nomination aux Emmy Awards et a reçu les louanges de la critique, notamment du The Telegraph, qui l’a consacrée « meilleure émission de télévision jamais réalisée ».

Les cinq saisons ont été diffusées de 2002 à 2008 sur le réseau HBO. La série, qui se déroule à Baltimore, est « une réflexion sur la ségrégation urbaine, les inégalités et l’exclusion que produit la société américaine », résume Valérie Amiraux. Des thèmes qui font écho à ceux étudiés par les sociologues du courant de l’École de Chicago, pour qui la ville a constitué un laboratoire social.

 

(Crédit: HBO Canada)

(Crédit: HBO Canada)

Partager cet article