Se cultiver les mains vides

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Par Marie-Ève Jarry
lundi 16 février 2015
Se cultiver les mains vides
Enregistrer un spectacle sur son téléphone ne permet pas toujours d’obtenir une bonne qualité, ni sonore ni vidéo.
Enregistrer un spectacle sur son téléphone ne permet pas toujours d’obtenir une bonne qualité, ni sonore ni vidéo.
L’unplugged movement prône un détachement des technologies et des réseaux sociaux au profit du moment présent. C’est dans cette optique que l’entrepreneur américain Graham Dugoni a récemment inventé Yondr, une pochette à cellulaire qui, une fois à l’intérieur d’un périmètre donné, emprisonne le téléphone de son usager. Les étudiants peuvent-ils en 2015 assister à un concert ou visiter une exposition sans partager leur expérience sur les réseaux sociaux ?

En se remémorant ses visites à Osheaga et au Centre Bell, l’étudiante au baccalauréat en gestion philanthropique Émilia Giguère se souvient avoir pris plusieurs photos et filmé de nombreux extraits. « Si j’aime quelque chose, je le mets en ligne, parce que si ça m’intéresse, ça intéressera sûrement mes amis aussi », assure-t-elle. Émilia explique qu’elle se fie également aux publications de ses proches pour faire de nouvelles découvertes.

L’étudiant au certificat en administration Ghyslain L’Heureux réprouve pour sa part l’usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux sur un lieu culturel, quel qu’il soit. «C’est ridicule qu’une personne paie pour assister à un spectacle et regarde la prestation à travers son écran de téléphone, déclare-t-il. Tant qu’à être là, ferme ton téléphone et apprécie ce qui se passe ! »

Il ajoute être scandalisé lorsque la scène se répète au restaurant. « Je trouve très dommage de voir une famille assise au restaurant et dont chacun des membres est absorbé par sa tablette ou son cellulaire alors qu’ils devraient plutôt en profiter pour resserrer les liens » , explique-t-il.

Selon l’attaché de presse de l’Équipe Spectra – à l’origine du Festival International de Jazz de Montréal, des Francofolies et de Montréal en lumière – Éric Ayotte, lors de prestations musicales, les largesses quant à l’usage du téléphone intelligent dépendent exclusivement de l’artiste présenté. Par exemple, pour un mu­sicien seul sur la scène avec son piano, le public est prié de fermer les appareils, autant par respect pour l’artiste que pour les gens assis dans la salle qui souhaitent profiter du spec­tacle. Mais l’inverse se voit également : il arrive que des artistes populaires demandent expressément à leur public de brandir leur téléphone allumé. « Le cellulaire, c’est le nouveau briquet du Forum de Montréal ! » s’exclame-t-il.

Selon le Professeur au certificat en gestion de communauté et des médias sociaux à l’École de technologies supérieures (ÉTS) Martin Lessard, les médias permettent de transmettre de l’information sur le monde. « Quand un événement est rapporté par plusieurs personnes, ça donne l’impression qu’il est plus vrai, dit-il. Plus le matériel est brut, plus il donne un sentiment de vrai. On enregistre aussi dans le but de revivre le moment plus tard. C’est comme si on vivait plus de cette façon. Les gens se disent, j’ai payé pour voir ce spectacle, donc j’ai le droit d’en garder un souvenir. »

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Partager pour mieux découvrir ?

Lorsqu’on l’interroge sur la pertinence d’interdire les téléphones intelligents dans les ­festivals et les spectacles, M. Ayotte répond qu’il n’y voit pas un besoin. « De nos jours, on peut se facebooker, s’instagrammer, se twitter, explique-t-il. En se mettant en scène comme ça, le visiteur s’approprie l’événement et l’artiste. C’est une forme de promotion pour nous, et de l’amour pur envers l’artiste. »

L’Équipe Spectra encourage d’ailleurs l’usage des téléphones intelligents dans ses festivals. Applications et réseau Wi-Fi sont disponibles pendant ces événements, autant pour aider les festivaliers à s’orienter parmi les nombreuses scènes, que pour optimiser l’expérience du visiteur.

L’assistante aux communications du Centre d’exposition de l’UdeM et ancienne étudiante à la maîtrise en études cinémato­graphiques Myriam Barriault ne voit pas l’urgence d’interdire catégoriquement les téléphones intelligents dans les milieux culturels. « Les gens ne veulent pas nécessairement dépenser 80 $ pour le catalogue d’exposition, explique-t-elle . Souvent, au fil de leur visite, ils découvrent un artiste qu’ils aiment et avec leur téléphone, ils peuvent photographier le carton au bas de chaque œuvre pour s’en souvenir et faire des recherches sur Internet plus tard. »

Selon M. Lessard, néanmoins, ce phé­nomène finira par s’essoufler. « Ça va durer un certain temps, la qualité est mauvaise et on va se rendre compte que c’est inutile, affirme-t-il. Quel est l’intérêt de prendre une photo de la Joconde ? Tout le monde l’a vue, il y a déjà des tonnes de photos sur internet et la qualité ne sera sûrement pas au ­rendez-vous. » À Montréal, quelques bars et cafés interdisent déjà l’utilisation des technologies en leur sein.

Photographier au musée, légal ou pas ?

Deux enjeux propres à l’utilisation du cellulaire surviennent dans le milieu muséal : l’usage du flash – qui endommage rapidement les œuvres anciennes ou papiers –, et la licence de reproduction.

Il s’agit du permis de reproduire et de diffuser les œuvres d’une collection exposée. Myriam Barriault y voit un enjeu majeur pour le centre. Le budget annuel de fonctionnement avoisine souvent le montant de la licence de reproduction pour une seule exposition. Et si le musée ne détient pas ladite licence, les visiteurs ne peuvent, pas plus que les médias, photographier avec leur téléphone une œuvre qui leur plaît, selon elle. En dérogeant à une possible interdiction, le contrevenant s’expose, ainsi que le musée, à une poursuite judiciaire pour rupture de contrat. En effet, la licence de reproduction ne garantit pas une liberté totale. « Parfois, l’artiste nous permet de ne diffuser que quelques œuvres de l’exposition, révèle Mme Barriault. La surveillance devient alors plus compliquée, car les visiteurs ignorent souvent qu’il est interdit de photographier certaines œuvres. Souvent, il est trop tard et je peux seulement leur demander de ne pas publier leur photo. »

La seule façon d’assurer le respect de cette règle, outre les panneaux d’affichage, est la surveillance dans la salle d’exposition. Mme Barriault se veut rassurante sur ce plan : le public se montre compréhensif lorsqu’on l’avertit.