Rose Bertranet : Intimité et cyberviolence
Couverture du documentaire TE PU, de Rose Bertranet

Rencontre avec Rose Bertranet : Intimité et cyberviolence

Pendant sa formation à l’École des métiers du cinéma et de la vidéo (EMCV) du Cégep de Rivière-du-Loup, l’étudiante Rose Bertranet a été victime de cyberviolence. Un matin de décembre, elle a appris qu’un inconnu utilisait son identité pour établir des relations avec d’autres personnes et échanger des photos intimes, générées par intelligence artificielle. De ce drame personnel est né le documentaire TE PU, qui aborde les effets des cyberviolences sur l’intimité. Aujourd’hui, la jeune femme raconte cette expérience et mène une réflexion sur la place des victimes dans un tel contexte.

Quartier Libre (Q. L.) : Peux-tu expliquer le point de départ de ton projet ?

Rose Bertranet (R. B.) : Je suis arrivée au Québec pour faire l’EMCV du Cégep de Rivière-Du-Loup, en spécialisation documentaire. Avant ça, j’avais suivi une formation à la CinéFabrique de Marseille (NDLR : Une école de cinéma gratuite et professionnalisante pour les jeunes de 18 à 26 ans). C’est vraiment au Québec que j’ai le plus appris. 

Au début, je ne voulais pas aborder quelque chose de personnel. Je trouvais ça difficile, parce qu’on n’a pas de recul, mais un matin, je me suis réveillée et j’ai eu un message d’une personne qui avait lancé un processus de recherche sur moi. Tout est arrivé au même moment. C’était un inconnu sur Instagram, qui me disait qu’un compte se faisait passer pour moi et qu’il « relationnait » avec. Il avait reçu des photos intimes de moi qui n’existaient même pas… C’est comme ça que j’ai appris ce qu’était le deepfake (hypertrucage). Plus tard, j’ai su que beaucoup de monde relationnait avec ces images et que je n’étais pas la seule à vivre cette situation. 

Q. L. : Pourquoi était-ce important pour toi d’en parler ?

R. B. : C’est mon tuteur qui m’a soumis l’idée. Avec tout ce qu’il se passait, je n’étais même plus sûre de pouvoir faire mon projet. Je me suis dit que ça pourrait ouvrir des discussions, permettre de sensibiliser à cette cause, et que ça pouvait aussi m’aider à être un peu moins seule. Tout cela m’a quand même permis de reprendre le contrôle sur les événements.

J’avais envie que les victimes soient reconnues, parce qu’elles sont très invisibilisées, c’est un sujet peu maîtrisé.

Q. L. : Souhaites-tu t’adresser à un public en particulier ?

R. B. : Honnêtement, je veux surtout que mon documentaire soit accessible à tous, c’est important pour moi. Bien que je veuille parler aux victimes, j’ai envie que les coupables de cyberintimidation le voient aussi. 

Q. L. : Quels défis as-tu rencontré dans cette situation ?

R. B. : On ne peut pas compter sur les plateformes. J’ai fait plusieurs signalements, sans jamais avoir de réponses. L’inaction et le fait d’être complètement isolée dans ce que je vivais m’ont beaucoup touchée. D’un autre côté, j’avais aussi parfois peur d’en parler à mes professeurs ou à ma famille, qui sont plus âgés. J’avais peur que ce soit un « problème de jeune », que ce ne soit pas pris au sérieux. C’est difficile d’en parler au début, mais au final, ça ne l’est pas du tout !

Ce qui m’a également aidée, ça a été mon entourage : mes proches, mes amis ou mes professeurs. J’ai aussi trouvé des associations avec qui discuter, comme la Table de concertation des groupes de femmes du Bas-Saint-Laurent, un collectif féministe de défense des droits. Il faut vraiment s’entourer, parce que l’isolement est le plus difficile.

Q. L. : Comment appréhendes-tu la suite de ton parcours ?

R. B. : J’aimerais m’investir plus pour la cause. J’aimerais contacter l’association française Stop Fisha, et surtout, j’aimerais pouvoir clôturer toute cette histoire sur le plan juridique. Je dois néanmoins attendre d’être en France. La juridiction est aussi compliquée, il y a peu de choses pour nous aider. La prise en charge des victimes est rare, et encore loin de ce dont nous aurions besoin. 

Enfin, j’aimerais éventuellement traiter de nouveaux sujets et faire des documentaires qui parlent du vécu des femmes.

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