Culture

Les mouvements #BookTok et #Bookstagram, qui connaissent un fort succès en France et aux États-Unis, font tranquillement leur place au Québec.

Quand les réseaux sociaux révolutionnent la lecture

Les mouvements #BookTok et #Bookstagram, qui connaissent un fort succès en France et aux États-Unis, font tranquillement leur place au Québec. Le phénomène bouleverse le paysage littéraire et contribue à démocratiser la lecture, notamment chez les jeunes.  


« J’ai commencé par publier des photos de mes lectures sur mon compte Instagram personnel, témoigne la blogueuse Julie-Anne Savard. Je voyais que des gens étaient intéressés, posaient des questions, donc je me suis créé un compte vraiment dédié à ça. J’ai commencé à suivre d’autres comptes du même style et à jaser avec d’autres gens, c’est comme ça que je me suis créé une communauté. »

Passionnée de lecture, elle publie depuis une dizaine d’années des critiques de livres sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, plus de 8 000 personnes la suivent sur son compte Instagram, Books and Cappuccino. Elle y partage régulièrement des comptes-rendus de ses nombreuses lectures, près d’une centaine en 2024, tout en interagissant avec ses abonné·e·s. Bien que ses goûts littéraires soient variés, la blogueuse traite surtout de romans d’amour et de thrillers.

Selon la spécialiste en marketing littéraire Séléna Bernard,
le phénomène #BookTok a eu des effets tangibles sur le monde de l’édition.
Selon la spécialiste en marketing littéraire Séléna Bernard,
le phénomène #BookTok a eu des effets tangibles sur le monde de l’édition. Photo | Fred Dies

Qu’est-ce que #BookTok ?
Un mot-clic utilisé sur TikTok pour désigner les contenus liés aux recommandations de livres et à la littérature en général. Il a donné naissance à une sous-communauté virtuelle axée sur cette thématique. #BookTok et son équivalent sur Instagram, #Bookstagram, cumulent des milliards de vues sur les réseaux sociaux.

Un phénomène incontournable

Les mots-clics #BookTok et #Bookstagram sont apparus à l’époque des confinements de la pandémie de la COVID-19 et ont connu un essor fulgurant sur les réseaux sociaux au cours des dernières années. Des millions de personnes se tournent désormais vers celles et ceux qualifié·e·s d’« influenceur·euse·s littéraires » pour guider leurs choix de lecture. Une tendance que ne peuvent ignorer les auteur·rice·s qui cherchent à faire connaître leurs œuvres. 

Parmi ces dernier·ères, l’autrice Marie Potvin, pour qui TikTok constitue un outil d’autopromotion incontournable. Suivie par plus de 5 000 personnes, elle utilise la plateforme pour promouvoir ses projets d’écriture, qui comptent notamment des séries jeunesse romantiques et fantastiques, ainsi que des romans sentimentaux pour adultes. Elle répond également aux questions de ses abonné·e·s et publie des vidéos humoristiques sur son quotidien d’écrivaine.

«Être actif sur les réseaux sociaux, c’est une base essentielle pour tout auteur, surtout au Québec », affirme Mme Potvin, qui, à la vue de la popularité décroissante de la télévision et des journaux, estime qu’entretenir sa présence en ligne est indispensable pour se faire connaître du public, « et pour qu’il comprenne qu’on a quelque chose d’intéressant à lui faire lire ».

Des impacts tangibles

Au-delà de l’engouement sur les réseaux sociaux, le phénomène des influenceur·euse·s littéraires a-t-il des effets concrets sur le marché du livre, au Québec comme ailleurs ? Selon Mme Savard, il permet effectivement de mettre en avant de nombreux romans et d’accroître les ventes. « Il y a des livres qui sont présentés en librairie comme étant populaires sur #BookTok, assure-t-elle. Si un livre fait beaucoup jaser sur les réseaux sociaux, c’est sûr que les gens seront plus enclins à le rechercher et à le lire. »

La spécialiste en marketing littéraire Séléna Bernard est du même avis. « Ça a changé le monde de l’édition, souligne-t-elle. Le top dix des ventes mondiales en ce moment, ce n’est quasiment que du #BookTok. » Les nouveautés ne sont pas les seules œuvres à se faire connaître grâce au fameux mot-clic. « Il y a des bouquins sortis il y a quatre ou cinq ans, qui étaient passés presque inaperçus et qui, grâce à un ou deux booktokers qui s’en sont emparés et en ont fait une critique, sont devenus de véritables best-sellers », poursuit-elle. Les ventes du Chant d’Achille de Madeline Miller ou encore des Sept maris d’Evelyn Hugo de Taylor Jenkins Reid ont par exemple explosé à la suite de leur succès sur #BookTok.

Le phénomène #BookTok a également pour effet de mettre en valeur des genres parfois boudés par le monde littéraire et par les critiques plus traditionnelles. « On y parle beaucoup de romance, de youngadult, de BD et de mangas », explique Mme Bernard. Selon la spécialiste, il permettrait même aux communautés très soudées adeptes de ces genres littéraires d’obtenir une « revanche », ces derniers touchant désormais un public beaucoup plus large grâce aux réseaux sociaux. 

Ainsi, la popularité de genres littéraires autrefois mal aimés explose. Selon le bilan Gaspard publié par la Banque de titres de langue française (BTLF), qui collecte et analyse les données de vente de livres au Québec, le genre romantique est celui qui a enregistré la plus forte hausse de popularité au cours de l’année 2023, les ventes augmentant de plus de 53 %. Ce regain d’intérêt semble vraisemblablement lié au phénomène #BookTok, sans être pour autant exclusivement attribuable aux recommandations faites sur les réseaux sociaux.

Quand la lecture devient cool

Quel effet les mouvements #Booktok et #Bookstagram peuvent-ils avoir sur les habitudes de lecture des jeunes ? « Ce qui est sûr, c’est que la lecture est devenue plus décomplexée et tendance, constate Mme Bernard. On assiste à une démocratisation de certains genres littéraires et de certaines habitudes de lecture par TikTok, qui, forcément, impacte les jeunes. »

Encourager la lecture chez les jeunes par l’entremise du Web et des réseaux sociaux constitue justement le défi que s’est donné la campagne À GO on lit ! (AGOL). Lancée en 2018, l’initiative propose sur son site Internet un questionnaire interactif qui permet aux jeunes de découvrir leur profil de lecteur afin d’accéder à des suggestions personnalisées en fonction de leurs centres d’intérêt.

La campagne À GO on lit! fait appel à des influenceur·euse·s populaires
auprès des jeunes pour promouvoir ses activités.
La campagne À GO on lit! fait appel à des influenceur·euse·s populaires
auprès des jeunes pour promouvoir ses activités.

Pour mieux atteindre son public cible, la campagne AGOL fait appel à des ambassadeur·rice·s et à des influenceur·euse·s célèbres et populaires auprès des jeunes. Ces dernier·ère·s ont pour rôle de promouvoir les activités de l’initiative, de partager des recommandations littéraires, mais aussi de s’ouvrir aux jeunes en partageant leur propre relation avec la lecture. 

« On veut des gens qui sont authentiques, qui comprennent les bienfaits de la lecture, sans nécessairement être de grands lecteurs, précise la directrice générale de la campagne, Valérie Gagnon. Ils peuvent avoir vécu des difficultés à l’école, par exemple, et ainsi parler de ce que la lecture leur a apporté. »

« [Les réseaux sociaux] sont devenus essentiels pour connecter avec notre communauté d’adolescents et de jeunes adultes, confirme la coordonnatrice des programmes et services de l’initiative, Barbara Morin. Ils sont au cœur de notre stratégie et de notre quotidien. »

Si la popularité des réseaux sociaux ne montre aucun signe de déclin chez les jeunes, le numérique pourrait donc paradoxalement les encourager à s’éloigner des écrans pour redécouvrir le plaisir de la lecture.

Trois influenceuses québécoises à suivre pour trouver l’inspiration en matière de lecture en 2025 : Anne Litterarum (38 400 abonné·e·s sur TikTok, 11 500 abonné·e·s sur Instagram), Books and Cappuccino (1 800 abonné·e·s sur TikTok, 8 115 abonné·e·s sur Instagram), Sophie Lit (3 300 abonné·e·s sur TikTok, 5 867 abonné·e·s sur Instagram)

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