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Prochain épisode

Apparemment, notre capacité à distinguer la réalité de l’imaginaire se développerait entre l’âge de six et sept ans. Notre cerveau érigerait graduellement des barrières entre deux mondes qui, bien que se touchant à l’occasion, sont fondamentalement différents. Est-ce qu’avoir de la difficulté à les séparer marquerait en quelque sorte un recul de société?

La réalité s’invite un peu partout à la télévision et au cinéma. Dernièrement, on se demandait dans Le Devoir si Kathryn Bigelow, avec Zero Dark Thirty, n’avait pas essayé de jouer à la journaliste avec son film, qui est avant tout une histoire. Malgré la recherche fouillée, les archives de la CIA, le produit final ne respecte pas les lois auxquelles s’astreignent les employés du New York Times, ou du Journal de Montréal… La télévision elle? On ne sait plus quoi inventer et surtout où situer toutes ces émissions sur la palette de gris allant de « réalité vraie de vraie » à « invention débile ». À ce compte, on doit saluer la créativité des concepteurs qui nous prouvent saison après saison que rien n’est impossible, pas même une émission où l’on observe des enfants en autogestion dans le désert du Nouveau-Mexique.

On pourrait ne pas s’inquiéter de tout ça. Plus maintenant.

La guerre pour les cotes d’écoutes, pour notre attention plus trop trop attentive, est féroce. RDI en est le nouveau protagoniste ou la victime, à vous de choisir. Les dernières publicités où l’on aperçoit des clips rapides de Commission, d’ouragan Sandy et d’attentats un peu partout dans le monde constituent un sérieux faux pas. Particulièrement si l’on pense aux victimes, comme celles de Richard Bain. Comment se sent-on lorsque les images du meurtre d’un de nos proches sont utilisées pour nous dire qu’ « à RDI, on ne ratera rien de l’actualité »?

Ces publicités renforcent l’impression déjà bien implantée dans la tête de plusieurs que l’actualité, c’est un gros spectacle. Les montages sur fond de musique stressante que diffuse RDI nous disent, en gros : « Ne ratez-pas le prochain épisode, ça devrait être vraiment bon. » Notre rapport à l’actualité devrait être celui d’un citoyen soucieux, préoccupé, dans le meilleur des cas curieux. Pas celui d’un accroc à sa série. Il faut assumer que « Les coulisses du pouvoir » ne provoque pas autant d’excitation chez le téléspectateur que la finale de « Un souper presque parfait ». Oui, ça peut être ennuyant, s’informer.

La pente est trop glissante pour qu’on se mette à vendre l’actualité, pour qu’on donne raison aux cyniques. Chaque journée qui passe semble être plus invraisemblable, truffée d’anecdotes insolites. On a l’impression que le travail est de plus en plus facile pour les scripteurs d’Infoman, de Jon Stewart ou de Stephen Colbert. Notre imagination n’arrêtera pas d’inventer des histoires, de fausser nos perceptions. Le mandat des journalistes est de nous ramener à la réalité, d’ébranler les certitudes de ceux qui aiment croire à leur salade.

Charles-Albert Morin

 

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