Le très attendu recueil de poésie Précieux sang de Marie-Hélène Voyer, sorti aux éditions La Peuplade en septembre 2025, n’est pas passé inaperçu. Cette œuvre met en lumière le sombre passé des femmes ouvrières qui ont travaillé dans les usines dans des conditions effroyables. À travers une poésie lumineuse et crue, où s’entrelacent la vulnérabilité et la résilience de femmes que la société a voulu réduire au silence, l’autrice prête sa voix à ces « occultées de l’histoire ».
L’essayiste, poète et enseignante de littérature Marie-Hélène Voyer continue de prouver qu’elle a tout des plus grand·e·s avec son plus récent recueil de poésie Précieux sang, publié en septembre 2025. Elle signe une œuvre à la fois rude et raffinée, dont le style fait écho à l’image des femmes qu’elle défend et expose : les ouvrières des XIXe et XXe siècles œuvrant dans des conditions de travail qui dépassent l’imagination.
Fractionné en cinq chants poétiques, Précieux sang retrace le parcours historique de cinq femmes anonymes qui ont connu l’effroyable réalité des conditions de travail en usine au cours des deux premières phases de l’industrialisation québécoise, de 1850 à 1930.
En s’appuyant sur un vaste travail de recherche, Marie-Hélène Voyer déploie son talent pour révéler l’ampleur de la tragédie, en prêtant sa voix à ces femmes effacées de l’Histoire et en imaginant leur quotidien, alors qu’elles étaient en proie à d’innombrables abus et dangers.
Bien que les gouvernements de l’époque aient été largement informés des dangers liés au travail en usine, le Québec et le Canada ont tardé à adopter des lois pour protéger les ouvrières de ce siècle de labeur. Des allumettières au radium girls, ces femmes dont on « [surveillait] tout sauf [leur] âge », étaient défigurées par la nécrose maxillaire [1], empoisonnées au phosphore blanc [2] ou à l’amiante, brûlées vives par l’exposition accrue à des matières combustibles et à des explosifs, et ce, pour un salaire de misère.
À travers la voix de l’autrice, elles dénoncent avec férocité, courage et humour subtil comment la société les a sacrifiées et exploitées au nom d’un capitalisme impitoyable, alors qu’elles « travaillaient à l’épouvante […] sans trop penser qu’[elles s’arrachaient] la vie à fabriquer la mort ».
Au-delà de la trajectoire personnelle de chacune de ces femmes, le recueil est aussi le miroir d’une époque en pleine mutation. Les inégalités sociales entre les hommes et les femmes, les bouleversements politiques, notamment la Grève des midinettes en 1937, ainsi que la création des premiers syndicats féminins organisés par Léa Roback, l’une des pionnières du syndicalisme et du féminisme au Québec, servent de toile de fond à une époque marquée par l’incertitude et par l’oppression.
Marie-Hélène Voyer ne mâche pas ses mots face à la brutalité du sort réservé à ces femmes de l’ombre, en employant un vocabulaire à la fois cru et sobre, qui a pour effet d’accentuer la sensation de réel et l’intime désarroi de ces femmes, dont la prose témoigne d’un récit de vie plutôt qu’une biographie fictive.
L’usage de figures essentielles de l’histoire des femmes ouvrières permet au lectorat de se situer dans la temporalité historique du récit. L’autrice nourrit son œuvre en présentant un portrait sombre et lumineux de ce pan de l’histoire du Québec, « d’où fusent rires, ruses et révoltes ».
Tragique et inspirant, Précieux sang commémore la mémoire de celles que l’autrice décrit comme des « phalènes [3] vivantes perdues dans les brumes du siècle », et dont l’histoire est trop souvent oubliée.
Sans tomber dans le mélodrame à outrance ou une imprudente légèreté, l’œuvre de Marie-Hélène Voyer est le parfait dosage d’une poésie à la fois douloureuse et réconfortante, qui trouve ses parallèles dans la société actuelle au sein desquelles les crises, les révolutions sociales et les remises en question de l’ordre établi rythment l’existence.
Précieux sang invite ainsi le lectorat, dans un ton à la fois poétique et lucide, à contempler ses propres parcours et à se rappeler que, malgré le progrès technologique et les mutations sociales, l’essence des aspirations et des déceptions reste profondément humaine.
[1] La nécrose maxillaire, qui pourrait se traduire littéralement par « mort osseuse par insuffisance circulatoire », est une maladie sévère qui se manifeste par la mort du tissu osseux de la mâchoire et qui provoque des douleurs intenses, des lésions et une exposition des os à travers la gencive.
[2] Le phosphore blanc est une substance hautement toxique, souvent utilisée dans la fabrication de la mort-aux-rats, qui provoque des brûlures graves et des lésions internes. Il peut endommager le foie et les reins, et perforer la cornée. Il a été la cause directe des cas de nécrose maxillaire.
[3] Papillon nocturne ou crépusculaire, à corps grêle et à ailes larges, souvent attiré par les sources lumineuses.