L’Heureux ruisseaulogue

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Par Aude.Garachon
mercredi 24 novembre 2010
L'Heureux ruisseaulogue
Dessin réalisé par Charles L'Heureux

Contemplation, émerveillement, émotion… des mots qui reviennent souvent au cours d’une discussion avec Charles L’Heureux, passionné des cours d’eau, poète et artiste. Rencontre avec un doux rêveur pour une visite bucolique en plein coeur de Côte-des-Neiges.

Charles est un amoureux des cours d’eau, un poète des parcs urbains, un amant de la verdure. Pourtant, cet étonnant personnage vit bel et bien à Montréal.

Cet intérêt peu commun, il le tient de sa famille. « Ce sont mes racines. Mon père et mon grandpère aimaient aussi la nature. Pour moi, cet état de disponibilité à ce qui m’entoure dormait un peu, puis ça s’est réveillé il y a dix ans. » Depuis, Charles, 43 ans, a arrêté ses études en mathématique, et se consacre essentiellement à sa passion, parallèlement à son travail. Membre de la Société d’histoire de la Côte-des-Neiges, il organise des visites guidées , il f a i t d e s recherches, et tient de nombreux blogues sur les cours d’eau et les arbres de Montréal.

Charles explique son engouement pour la nature avec philosophie. «C’est la source, l’origine de la vie. Partout dans le monde, l’histoire des conquêtes s’est faite par les grands cours d’eau, les rivières et les fleuves. Les sépultures amérindiennes se trouvaient près de ruisseaux. L’eau c’est la vie: boire, se nettoyer, pratiquer les ablations, les baptêmes, tout tourne autour de l’eau.»

Redécouvrir la ville

Charles passe le plus clair de son temps dehors. «Même l’hiver, je vais manger mon sandwich dehors. C’est dans mon sang, on descend de gens près de la nature depuis le début de la colonie. Je ne peux pas être entre quatre murs toute la journée, je mourrais !» Tous les jours, il se rend ainsi dans ses endroits préférés à Montréal, à savoir le mont Royal ou l’île Sainte- Hélène. Là, il s’assoit, et reste parfois plusieurs heures à contempler la nature. « J’ai toujours aimé m’asseoir et observer la vie des gens. » C’est ainsi qu’il fait des découvertes presque tous les jours: un arbre non recensé, un cours d’eau dont il n’imaginait pas l’existence, etc. Le «ruisseaulogue» en herbe m’a d’ailleurs donné rendezvous au parc Troie, près de la station Côte-des-Neiges, niché au milieu d’un carrefour de voitures beuglantes. Ici, on peut entendre un ruisseau couler, sous la plaque d’égout. L’expert nous explique que ce ruisseau était visible sur les cartes du XIXe siècle et s’appelait le ruisseau de la Tannerie. En effet, au siècle dernier, les tanneurs jetaient les ordures dans le ruisseau. La Ville de Montréal a alors canalisé ses ruisseaux, pour éviter que les effluves pestilentiels envahissent la ville.

Méditation bucolique

De ses contemplations, Charles tire des poèmes et des illustrations, qu’il publie sur ses blogues, ou bien pour la Société Internationale d’Arboriculture- Québec. Charles est un rêveur inspiré. «J’ai un côté assez émerveillé. J’aime contempler, dessiner, exprimer. Me promener dans un parc, c’est comme un pèlerinage. C’est comme de se sentir tout le temps en voyage, mais des fois pas loin. Tu sors de chez toi et tu découvres de nouvelles choses.»

Cette passion, il la partage avec un réseau d’amis et de collègues. Ils vont ainsi découvrir de nouveaux boisés ensemble et se tiennent au courant de leurs découvertes. «C’est un petit réseau de tripeux, de passionnés d’histoire et de nature.» Le poète rencontre d’ailleurs des personnalités hautes en couleurs lors de ses promenades. «J’ai remarqué que chaque montagne a ses pèlerins. Au mont Saint-Hilaire, il y a un type avec une belle moustache blanche, de 70 ans, qui boit l’eau de la source à longueur d’année. Et au mont Royal, on peut croiser Maurice, quand il n’y a personne et qu’il pleut, ou quand il neige.»

Au cours de la visite, le passionné plein d’entrain m’emmène dans le cimetière de Notre-Dame-des- Neiges. Ici, on peut apercevoir la trace du lit d’une rivière, où poussent des arbres typiques d’un milieu humide, comme l’érable argenté. Charles évoque le temps où les gens venaient en canot récupérer la sève d’érable de ces arbres. Il aimerait valoriser cet endroit, dernier vestige visuel du ruisseau de la Tannerie.

Charles, c’est une ode à la nature à lui seul. Pourtant, il ne fait pas partie d’un mouvement écologiste, comme il l’explique. «L’amour de la nature, il y a différentes façons de la canaliser. Moi, cela s’exprime par l’émerveillement, et une certaine sensibilité. » Le temps d’une balade avec Charles, on en oublie les klaxons, marteaux-piqueurs et gyrophares des alentours.