La première nord-américaine de Gentle Unicorn a eu lieu le mardi 27 mai dernier dans le cadre de la 19e édition du Festival TransAmériques (FTA). La chorégraphe-interprète italienne Chiara Bersani aborde dans sa performance la notion de corps politique, par l’entremise de la figure mythique de la licorne. Retour critique sur une expérience envoûtante.
Depuis le début de sa carrière, l’artiste italienne Chiara Bersani explore différentes manières de chorégraphier et de mettre en scène son corps hors norme. Sa petite taille de 98 centimètres, due à l’ostéogenèse imparfaite, aussi appelée « maladie des os de verre », l’a amenée à réfléchir à la fonction politique du corps. « Ce n’est pas à vous de m’interpréter, mais à moi de vous montrer comment me comprendre, déclare-t-elle. J’accepte la responsabilité de concevoir l’image que le monde aura de moi. »
Dans Gentle Unicorn (Douce licorne en français), Mme Bersani utilise la figure mythologique de la licorne pour jouer avec les perceptions du public. En effet, de nombreuses interprétations contradictoires de cette créature ont émaillé le fil de l’histoire, et l’artiste souhaite lui redonner son agentivité. Elle lui prête donc son corps pour lui permettre de raconter sa propre histoire.
Dès son entrée dans la salle, le public peut voir un carré blanc, qui constitue l’espace de jeu, entouré de coussins sur trois de ses côtés, afin de donner la possibilité aux personnes qui le souhaitent de s’asseoir dessus pour assister au spectacle de près. Les autres spectateur·rice·s peuvent choisir le confort des gradins. L’espace est sans rideaux : les murs de bois, les colonnes de béton de l’Édifice Wilder – Espace danse et l’espace technique sont apparents. L’artiste est déjà allongée sur scène, au fond à gauche, comme assoupie dans un sommeil léger. Ses doigts, ses pieds et son dos réagissent un peu aux sons de l’arrivée du public. Elle porte une robe blanche sans manches, au tissu molletonné : un costume qui dévoile le cou, les jambes et les épaules.
Regard de licorne
La performance de Mme Bersani s’amorce en douceur et laisse le temps aux personnes d’arriver. Au rythme de celles-ci, l’artiste s’éveille et se déplace sur la scène en appui sur ses mains et ses genoux. Elle prend des pauses, bouge les pieds, ouvre la bouche : elle s’ouvre tranquillement à l’espace, au public, à son imaginaire. Les spectateur·rice·s suivent son corps avec attention tout au long de la pièce, parfois avec une certaine retenue, probablement par manque d’habitude de voir ce type de corps sur les scènes de danse. La volupté de la chorégraphe-interprète happe les regards de l’auditoire, puis les yeux de celle-ci.
Un passage marquant de la pièce se produit lorsque l’artiste entre en relation avec son public. Alors qu’elle se concentre plutôt sur l’intérieur de son corps, captant les sensations qui la traversent, elle se met soudainement à regarder vers l’extérieur. Parfois espiègle, parfois sensuelle, elle cherche les regards et devient le miroir de ce que les spectateur·rice·s lui donnent en retour. Sourires, hésitations, langueurs, larmes… Mme Bersani tente de voir le plus de visages possible, un à la fois. Elle se rapproche des personnes assises autour d’elle, allant même jusqu’à en frôler certaines. Ce jeu dure assez longtemps pour que certaines personnes laissent échapper un soupir d’apaisement. Un moment de connexion rare.
Le regard de Mme Bersani guide ainsi avec habileté tout ce voyage sensible, interne ou externe, dans le monde réel ou inventé. Un voyage auquel participent sons et lumières.
Comme sur un nuage
En effet, l’ambiance sonore créée par F. De Isabella tient délicatement la main des spectateur·rice·s tout au long de la performance. Les silences sont des respirations, des temps de repos peu angoissants, parce qu’ils durent seulement de courts instants. Une trame sonore, mélange de musique populaire en sourdine et de voix du public d’un café-bar, accompagne d’ailleurs l’entrée en salle. Souvenir d’un passé qui vient de se terminer.
Les lumières de Valeria Foti accompagnent pour leur part harmonieusement les différentes transformations de Mme Bersani. Un dispositif simple et ingénieux de panneaux métalliques, au départ discret, crée à certains moments des réflexions lumineuses au sol. Les motifs sur celui-ci peuvent laisser imaginer une clairière ou une montagne de cristal. La forme de triangle des panneaux n’est pas non plus sans rappeler celle d’une corne.
Une corne moderne, une trompette, repose d’ailleurs dans la pénombre en fond de scène. Rien n’est laissé au hasard. Un passage magistral lié à cet instrument à vent est réservé aux personnes présentes.
Mme Bersani livre une performance de presque une heure, à la fois minimaliste et pleine de l’imaginaire qui l’habite. Elle entraîne le public, séduit, avec elle, dans ce monde dépourvu de mots. Une empathie kinesthésique s’opère entre les corps et les regards. Cette œuvre constitue aussi, en quelque sorte, une manière de résister à une époque trouble et sombre, donnant l’occasion de se plonger dans l’univers tendre et lumineux de l’artiste.
Gentle Unicorn est présenté en première mondiale jusqu’au 30 mai 2025 à l’Édifice Wilder – Espace danse. Plus d’informations sont offertes sur la page du spectacle.
| Crédits de l’équipe artistique |
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| Création et interprétation : Chiara Bersani; son : F. De Isabella; lumières : Valeria Foti; régie : Paolo Tizianel; conseil dramaturgique : Gaia Clotilde Chernetih et Luca Poncetta; conseil au mouvement : Marta Ciappina; conseil artistique : Marco D’Agostin; stylisme : Elisa Orlandini. |