Stéphane Roy est directeur du laboratoire de recherche sur la régénération tissulaire chez les vertébrés.

Les chercheur·se·s des universités canadiennes déplorent l’ingérence américaine 

La communauté scientifique canadienne s’inquiète grandement des répercussions de la politique de l’administration Trump, qui déstabilise non seulement la santé publique mondiale, mais aussi la recherche scientifique au Canada. Ces décisions controversées risquent de compromettre la collaboration internationale dans des domaines clés, comme ceux de la surveillance des maladies infectieuses et de la lutte contre l’antibiorésistance.

Le chercheur spécialisé en maladies infectieuses et professeur associé à l’Université McGill Yves Longtin a exprimé de vives inquiétudes quant aux potentielles conséquences de la politique de l’administration Trump sur la surveillance des maladies émergentes. En février dernier, il a rejoint un groupe de travail sur l’antibiorésistance, qui compte une trentaine de chercheur·euse·s représentant des organisations de santé de plusieurs pays. Chapeauté par l’OMS, le regroupement a pour mandat d’assurer une veille scientifique sur l’antibiorésistance, un phénomène qui se produit lorsqu’un antibiotique ne parvient plus à tuer certaines bactéries ou à freiner leur croissance.

Les centres des États-Unis pour le contrôle et la prévention des maladies Centers for Disease Control and Prevention (CDC), qui forment ensemble la principale agence fédérale américaine en matière de protection de la santé publique, en faisaient initialement partie. Selon M. Longtin, leur participation est cruciale au comité, car ils jouent un rôle central dans la surveillance des maladies infectieuses et le développement de stratégies de lutte contre la résistance aux antibiotiques. 

À la suite de leur absence à deux réunions virtuelles consécutives au mois de février, les CDC ont confirmé se retirer du groupe de travail. « Le retrait des experts des CDC pourrait compromettre l’échange d’informations essentielles et affaiblir la capacité du groupe à anticiper les menaces sanitaires mondiales », déplore le chercheur. À ce jour, M. Longtin et ses collègues ne connaissent toujours pas les raisons du départ des spécialistes américain·e·s de leur regroupement, mais ils présument que celles-ci ont un lien avec le retrait des États-Unis de l’OMS. Les nouvelles mesures politiques du président américain n’ont pas seulement des répercussions sur les tables de concertation internationales en santé publique, elles en ont aussi sur la recherche. En effet, certaines de ces mesures contredisent les consensus scientifiques établis, et celles adoptées pour aligner les États-Unis sur des principes non scientifiques sont mises en œuvre de manière rapide et agressive.

D’autres mesures, moins attendues, telles que la suppression des financements pour les initiatives qui promeuvent l’équité, la diversité et l’inclusion (ÉDI), ainsi que celles qui reconnaissent l’identité de genre, ont également commencé à avoir une incidence sur les projets de recherche canadiens.

Le 18 mars dernier, l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) a réagi au nom de ses 72 000 membres à la réception d’un questionnaire visant les chercheur·euse·s canadien·ne·s qui travaillent sur des projets financés totalement ou en partie par des agences fédérales américaines. Celui-ci vise à déterminer si leurs travaux s’alignent avec la vision de l’administration Trump. Les personnes interrogées doivent ainsi répondre à des questions de nature politique, comme « Le projet renforce-t-il la souveraineté des États-Unis en limitant la dépendance aux organisations internationales telles que l’ONU ou L’OMS ? »

Elles doivent également répondre à des questions portant sur l’ÉDI, par exemple, « Confirmez-vous que ce projet ne porte pas sur l’ÉDI ou qu’il ne comprend pas d’éléments relatifs à l’ÉDI ? »

Les répondant·e·s doivent aussi se prononcer sur le degré d’incidence de leurs projets sur la lutte contre l’influence malveillante étrangère : « Dans quelle mesure ce projet a-t-il une incidence directe sur les efforts effectués en matière de lutte contre l’influence malveillante, notamment celle de la Chine ? ».

Les chercheur·euse·s canadien·ne·s redoutent désormais l’avenir de leurs projets face à cette ingérence. 

Crainte partagée

Néanmoins, la recherche canadienne ne souffre pas systématiquement des mesures du gouvernement américain. Le projet que mène le professeur titulaire au Département de stomatologie de l’Université de Montréal et professeur accrédité en biochimie et médecine moléculaire, Stéphane Roy, fait partie de ceux épargnés par la politique américaine.

En tant que spécialiste de l’étude des processus de régénération tissulaire, ses recherches portent sur les salamandres mexicaines, des amphibiens capables de faire repousser leurs membres ainsi que la majorité de leurs organes après une amputation. Cette capacité des salamandres pourrait, à long terme, offrir des perspectives dans le domaine de la médecine régénérative. 

Le travail de M. Roy s’inscrit dans le domaine de la recherche fondamentale, ce qui signifie qu’il ne vise pas directement un produit commercialisable. Contrairement à la recherche appliquée, les entreprises privées financent rarement ces études. « Quand les compagnies biomédicales investissent dans le développement d’un produit, elles ont besoin de savoir que leur investissement va rapporter d’ici trois à quatre ans », explique le professeur.

Bien qu’il ne reçoive pas de financement du gouvernement américain et que ses fonds de recherche proviennent du gouvernement du Canada, M. Roy s’inquiète néanmoins, comme de nombreux autres scientifiques, des orientations politiques de Donald Trump, dans la mesure où il collabore avec des universités des États-Unis. Il constate d’ailleurs que l’inquiétude face à l’ingérence du gouvernement américain se fait également sentir dans le milieu de la recherche de l’autre côté de la frontière. « L’administration Trump fait peur à la communauté scientifique à cause d’une combinaison de deux choses : certaines de ses orientations vont à l’encontre de consensus scientifiques et les dispositions prises pour aligner les États-Unis sur ces principes non scientifiques sont rapides et agressives », précise-t-il.Les grandes institutions scientifiques canadiennes, dont l’Institut national de recherche scientifique (INRS), continuent pour leur part de surveiller la situation de près. La porte-parole de l’Institut, Julie Robert, a indiqué par voie de courriel le 26 mars dernier qu’il était encore trop tôt pour déterminer avec certitude les conséquences des plus récentes décisions et des politiques américaines sur les projets de recherche au Canada. « L’INRS, comme de nombreux autres établissements universitaires, demeure préoccupé par le contexte actuel, soutient la porte-parole. L’impact le plus notable à ce jour reste un climat marqué par une forte incertitude. » L’Institut national de santé publique du Québec n’a pas voulu commenter la question.

Crédit photo : Nicolas Bougeard

Partager cet article