L’effet UQAM : Effet Streisand

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Par Audrey Jeanson
mardi 20 avril 2021
L’effet UQAM : Effet Streisand
Pour Charles Moumouni, Si l’approche avait été basée sur le dialogue, l’Université aurait tiré avantage du positionnement de cette étudiante, qui a des centaines d’abonnés. Crédit : Laurent Jégou, Wikimedia Commons, CC BY-NC 2.0.
Pour Charles Moumouni, Si l’approche avait été basée sur le dialogue, l’Université aurait tiré avantage du positionnement de cette étudiante, qui a des centaines d’abonnés. Crédit : Laurent Jégou, Wikimedia Commons, CC BY-NC 2.0.

La publication sur les réseaux sociaux d’une photo de finissante dénudée a été jugée indécente par l’UQAM, qui a intenté des poursuites après l’étudiante. Ce phénomène, nommé l’effet Streisand, n’est pas étranger à la popularité des médias sociaux, qui donnent une vitrine aux David dans leurs batailles contre Goliath. Quartier Libre s’est entretenu sur le sujet avec le professeur au Département d’information et de communication de l’Université Laval Charles Moumouni.

Propos recueillis par Audrey Jeanson

Quartier Libre (Q. L.) : Comment considérer la réaction de l’UQAM à la suite de la publication de l’étudiante Hélène Boudreau ?

Charles Moumouni (C. M.) : L’acte d’Hélène Boudreau est à la limite de l’expression artistique, mais aussi à la limite de ce que l’établissement considère comme une déviance. Je pense que c’est normal que l’Université ait réagi, mais le moyen qu’elle a pris s’est révélé contre-productif. Le moyen judiciaire ne peut pas être utilisé en toutes circonstances, surtout quand on a affaire à un membre de la communauté universitaire, comme une étudiante. Les poursuites judiciaires n’étaient pas du tout la méthode appropriée. On a pris un canon pour tirer sur une mouche.

Q. L.: Est-ce qu’on pourrait dire que l’UQAM a vécu l’effet Streisand ?

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C. M. : Oui, c’est ce qui s’est passé. En gestion de crise, il existe plusieurs stratégies, dont celle de ne rien dire. Dans ces circonstances, il aurait mieux valu ne pas réagir du tout que réagir de cette façon. C’est ce qui a entraîné les réactions en chaîne et la multiplication de l’acte que l’Université voulait éviter. Les universités devraient pouvoir tirer profit des outils que les étudiants peuvent aujourd’hui utiliser plutôt que de se poser comme des moralistes ou des doctrinaires.

Q. L.: Quelle approche l’UQAM aurait-elle pu utiliser ?

C. M. : Plutôt que de voir le mal et de chercher à résoudre celui-ci par des moyens inappropriés, l’Université aurait pu collaborer avec son étudiante. Elle a agi comme une entreprise qui doit protéger son fonds de commerce. Elle a oublié que l’étudiante est aussi membre de cette entreprise, qu’elle est partie prenante de cet actif que l’Université veut préserver. La photo d’Hélène Boudreau exprime la fierté de l’étudiante d’être finissante de cette université. L’UQAM aurait pu voir ce sentiment d’appartenance plutôt que voir une déviance.

Si l’approche avait été basée sur le dialogue, l’Université aurait tiré avantage du positionnement de cette étudiante, qui a des centaines d’abonnés. Ça aurait pu être une très bonne chose pour l’établissement que d’accompagner l’étudiante dans ce qu’elle entreprend. L’administration universitaire aurait même pu se servir d’elle pour donner une autre image de l’UQAM, une image de modernité.

Q. L.: Le vice-recteur à la vie académique de l’UQAM, Jean-Christian Pleau, a contacté Hélène Boudreau pour lui demander de retirer les photos. L’étudiante l’aurait fait sur Instagram, mais pas sur les autres plateformes. L’UQAM l’a donc poursuivie le 30 mars dernier, en lui ordonnant de retirer les photos, en plus de lui réclamer des dommages pour un montant de 125 000 $. Une entente à l’amiable a finalement été conclue et prévoit que l’étudiante s’engage à ne plus utiliser ces images ni aucune autre photo de même nature avec le nom ou le logo de l’Université ou une version modifiée de celui-ci. En contrepartie, l’UQAM renonce aux procédures judiciaires. Est-ce que l’Université peut encore faire quelque chose ?

C. M. : Aujourd’hui, c’est trop tard. L’image qu’on ne voulait pas voir, tout le monde l’a vue. Heureusement, il y a eu une entente hors cour. On peut simplement espérer qu’au lieu d’être adversaires, madame Boudreau et l’UQAM sont devenues des partenaires. C’est la dernière voie pour que l’Université récupère cette histoire : réaliser qu’elle peut utiliser l’étudiante comme porte-voix. Je pense que c’est le moment pour les deux parties de se parler, parce que si l’UQAM ne réagit pas autrement, c’est elle qui aura perdu des plumes dans cette bataille à la David contre Goliath.

Q. L. : Que peut-on conclure de cet épisode judiciaire entre l’UQAM et Hélène Boudreau ?

C. M. : On peut en conclure que l’Université doit être à l’écoute de son public interne, à savoir ses étudiants et ses professeurs. Elle doit les connaître de façon approfondie, et c’est un travail qui doit être fait de façon ponctuelle, par l’intermédiaire de questionnaires annuels. Nous sommes à une époque où les valeurs changent rapidement. Ça fait 20 ans que j’enseigne, je vois cette mutation. J’essaie de refléter les valeurs des étudiants, leurs préoccupations, ce qui leur importe. Ce sont souvent des étudiants qui sont en avance sur leur temps. Hélène Boudreau ne voulait pas dégrader sa propre image, là n’était pas son but. Il faut comprendre ça au départ.