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Le Québec et l’éveil d’un nationalisme pancanadien 

Confronté·e·s aux desseins géopolitiques du président américain de faire du Canada le 51e État des États-Unis, les Canadien·ne·s semblent plus soudé·e·s que jamais à l’idée de protéger leur souveraineté. Par conséquent, un sentiment nationaliste se manifeste un peu partout au Canada, en particulier chez les Québécois·e·s francophones, même chez certain·e·s souverainistes.

Longtemps jugée éparse, l’identité canadienne peine encore à incarner une vision commune et emblématique, partagée par l’ensemble de la population. Le Canada est une nation considérée comme fragmentée, voire qui ne possède pas de culture distincte. 

En effet, définir l’identité du Canada s’est avéré ardu dès sa fondation en 1867. Encore aujourd’hui, personne n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui rassemble les provinces et les territoires d’un océan à l’autre. 

La littérature qui émerge de l’étude des relations canadiennes témoigne de la difficulté à définir ce qui fait des Canadien·ne·s, des Canadien·ne·s. Aussi éclectique que soit cette identité, les citoyen·ne·s se confortent dans l’idée que cette dernière se rattache, minimalement à des valeurs progressistes et à des institutions partagées. Malgré les divergences au sein du pays, la majorité des Canadien·ne·s s’entendent sur le fait que cette adhésion les distingue de leur voisin.

Redonner au Canada sa couleur

Les tensions géopolitiques et économiques qui opposent les États-Unis et le Canada depuis les derniers mois ont éveillé chez de nombreux Canadien·ne·s un attachement plus notable vis-à-vis de leur pays. « Ce que Trump fait, c’est qu’il manque de respect envers nos institutions, envers notre souveraineté et ça, ça agace beaucoup de gens », a déclaré le directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill (MISC), Daniel Béland, à Quartier Libre. 

Un regain de fierté et d’appartenance a conquis nombre de Canadien·ne·s au cours des derniers mois. Contre toute attente, le Québec est la province où le sentiment d’appartenance a le plus progressé. En effet, le nombre de Québécois·e·s qui se disaient « fiers » ou « très fiers » d’être Canadien·ne·s est passé de 45 % à 58 % entre décembre 2024 et février 2025, selon l’Institut Angus Reid. Bien que le Québec reste l’une des provinces où le taux de fierté vis-à-vis du Canada demeure le plus bas, un sentiment d’unité vis-à-vis du pays se fait sentir depuis le début des menaces d’annexion du président américain. « Quand il y a une situation comme ça où on se sent attaqué, il y a plus de solidarité qui émerge, il y a toujours des voix discordantes, mais il y en a moins que d’habitude », affirme M. Béland.

Certes, si le Canada et le Québec n’ont pas toujours vu du même œil  l’intégration du Québec au sein du fédéralisme canadien, force est de constater qu’un élan de solidarité patriotique est presque inévitable au cœur d’une crise comme celle-ci. « Ça touche une corde sensible chez beaucoup de Québécois, y compris des Québécois qui s’identifient d’abord ou exclusivement au Québec », a déclaré M. Béland.

Comme l’expliquent Évelyne Brie et Félix Mathieu dans l’ouvrage Un pays divisé : identité, fédéralisme et régionalisme au Canada1 , publié en 2021, au Canada, les individus ont tendance à adopter une identité dite « composite équiprimordiale ». C’est-à-dire que l’appartenance vis-à-vis de sa province est aussi importante, sinon plus importante que son appartenance au pays. Au contraire, dans les pays plus homogènes sur le plan socioculturel, comme la France, la population a tendance à s’identifier à la nation. En conséquence, près du tiers (31,7 %) des Canadien·ne·s s’identifient autant à la province qu’au pays, et un cinquième de la population (20,7 %) s’identifient d’abord à sa province ou à son territoire, tandis qu’un quart (24,8 %) s’identifient d’abord au Canada. Au Québec, un peu plus de la moitié des Québécois (53 %) ont une identité dite à « dominance provinciale ». 

Affronter la menace, ensemble 

D’après M. Béland, les menaces d’annexion de la part du président américain, qu’elles soient sérieuses ou non, ont permis à de nombreux Québécois·e·s de renouveler cette identité canadienne et de la mettre de l’avant.

La situation vient toutefois déstabiliser les projets de certain·e·s citoyen·ne·s : que le Québec soit un jour souverain. « Le Québec a besoin du Canada ne serait-ce qu’au niveau de la défense de ses frontières », explique la travailleuse sociale Linda Ouellet. Issue d’une famille québécoise indépendantiste qui, lors des deux référendums de 1980 et de 1995, a voté en faveur de l’indépendance du Québec, Mme Ouellet ne s’était jamais identifiée ni reconnue dans l’identité canadienne. Son opinion tend désormais à se nuancer. « Avant j’avais un malaise face au drapeau canadien, maintenant, quand je le vois, je me sens rassurée, soutient-elle. Par contre, j’espère que le fait français continuera d’être respecté. ». 

Pour l’historien de formation Samuel d’Haese, les tensions avec les États-Unis ne le poussent pas à s’identifier ni à la cause ni à l’unité canadiennes. « À mon avis il faut être prudent. Si l’unité canadienne qui se crée en ce moment repose sur des valeurs progressistes, les candidats qui sont pressentis à gagner l’élection ne sont pas porteurs de ces valeurs-là, soutient M. d’Haese. Aujourd’hui la loi 961 est remise en question, de plus M. Carney a procédé à un remaniement ministériel important qui, à mon avis, démontre une rupture avec les valeurs défendues actuellement. » 

L’unité canadienne dans le temps

Néanmoins, nul n’avait constaté un tel ralliement à l’identité canadienne, à la fois au Québec, mais également dans les autres provinces, depuis l’opposition de l’ancien premier ministre Jean Chrétien à la participation du Canada à la guerre en Irak en 2003. Aujourd’hui, une sorte de mouvement « pro-canadien » est en train de s’opérer, et il se manifeste de différentes façons : d’abord par un déclin du nombre de déplacements à la frontière canado-américaine depuis les derniers mois. D’après le Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis, près d’un demi-million de voyageur·se·s de moins ont traversé la frontière en février dernier, en comparaison avec la même période en 2024. Ce déclin est le plus important depuis avril 2022, lorsque les mesures sanitaires contre la COVID-19 étaient encore en vigueur.

En parallèle, ce mouvement se manifeste également par le boycottage des produits américains en faveur de produits locaux ou canadiens. « Les gens expriment leur attachement au Canada à travers ce mouvement de “consumer nationalism[NDLR ; nationalisme des consommateurs] », souligne M. Béland.

Enfin, l’idée de promouvoir le commerce interprovincial est revenue sur la table lors des plus récentes rencontres entre Ottawa et les premiers ministres des provinces. D’après M. Béland, le commerce interprovincial est difficile à mettre en place en raison des mesures protectionnistes adoptées par chacune des provinces, mais constitue une occasion à saisir. Cependant, si M. Trump « venait à baisser le ton » et qu’il suspendait les tarifs, cette effervescence nationaliste se dissiperait aussitôt, d’après le sociologue.

Semblables, mais pas pareils

En effet, l’opposition aux visées expansionnistes des Américains, qui s’est forgé dès l’avènement de la Confédération canadienne en 1867, a longtemps, voire toujours constitué une valeur commune à l’identité canadienne. Aujourd’hui, cette dernière se traduit une fois de plus en opposition aux visées expansionnistes de son voisin, mais aussi par le rejet des valeurs et des institutions étasuniennes. « Le Canada n’est pas le seul pays qui s’identifie par rapport à son gros voisin, fait valoir M. Béland. Il y a aussi la Suisse germanophone et l’Allemagne, la Belgique et la France, la Nouvelle-Zélande et l’Australie. » 

Pour le Canada anglophone, se distancer davantage des États-Unis devient crucial en raison de ses relations économiques avec le pays, mais aussi de la proximité culturelle et linguistique qu’il partage avec les Américains. Le recours à des symboles comme le drapeau canadien et l’hymne national, ainsi que l’adhésion à des valeurs et des institutions proprement canadiennes, l’aide donc à se distinguer et se définir vis-à-vis des Américains.

L’avenir du Canada est en jeu 

L’élection fédérale du 28 avril prochain aura une incidence importante sur le cours des relations diplomatiques entre le Canada et l’administration Trump pour les quatre années à venir. Elle sera tout aussi importante pour l’avenir du pays. « La campagne fédérale va être un test au niveau de ce renouveau de l’identité canadienne et de cette réaffirmation », selon M. Béland

Dans les faits, les partis politiques font déjà de l’identité canadienne leur cheval de bataille, avec l’adoption de slogans tels que Canada First par le conservateur Pierre Poilièvre, Je choisis le Québec par le chef du Bloc Québécois, Yves-François Blanchet, Canada is not for sale par le Premier ministre de l’Ontario, Doug Ford , et Maître chez nous par le candidat libéral, Mark Carney. Pour M. Béland, une question reste, toutefois, en suspens :les partis politiques seront-ils capables d’articuler une vision canadienne et un nationalisme canadien rassembleur, mais, surtout, de convaincre les Québécois·e·s qu’ils ont une place dans le renouveau du nationalisme canadien ?
1 La loi 96, connue sous le nom de Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, est entrée en vigueur le 1er juin 2022. Elle a pour objet d’affirmer que la seule langue officielle du Québec est le français et prévoit, notamment, le renforcement des dispositions relatives à l’usage du français à titre de langue du commerce et des affaires. Au moment de la rédaction de cet article, la loi fait l’objet de contestations de la part du gouvernement américain, car elle constituerait une entrave commerciale pour les entreprises américaines. Elle suscite également des débats autour de la protection du fait français à l’occasion de la campagne électorale fédérale de 2025.

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