L'artiste Elle Barbara (au centre) célèbre son automariage devant les fidèles spectateur·rice·s réuni·e·s. - Crédit photo : David Wong

L’audace de célébrer l’amour-propre 

Le Festival TransAmériques (FTA) a présenté AUTOGYNEGAMY : au nom du père, du fils et du sain d’esprit du 28 au 31 mai derniers. Pour quatre soirs seulement, l’artiste pluridisciplinaire Elle Barbara, qui a partagé la scène avec Madonna en 2024, a célébré son mariage avec elle-même devant un parterre de fidèles. Une cérémonie performative d’un nouveau genre, qui se consacre à la vie de cette artiste plus grande que nature. Retour critique.

Elle Barbara ne fait pas dans la demi-mesure. Celle qui est surnommée la « reine de Montréal » a présenté au FTA au cours de la dernière semaine de mai AUTOGYNEGAMY : au nom du père, du fils et du sain d’esprit. L’« autogynegamy », un mot qu’elle a inventé, allie différents suffixes grecs (auto = soi-même, gyn = femme, gamie = union) et renvoie à l’« automariage ». Grâce à ce néologisme, l’artiste fait aussi un pied de nez au terme médical controversé d’« autogynéphilie », que le milieu trans conteste aujourd’hui. Elle Barbara s’implique donc dans la lutte contre les injustices qui la touchent en tant que personne noire transféminine.

Un rassemblement singulier

La première du spectacle a eu lieu le mercredi 28 mai dernier à l’église du Très-Saint-Rédempteur, dans Hochelaga-Maisonneuve. Cette église désacralisée appartient au propriétaire du théâtre Rialto, ce qui a permis à l’artiste de créer une cérémonie à son image. Des scènes de celle-ci peuvent toutefois heurter les sensibilités des personnes de confession chrétienne.

Comment qualifier cette soirée ? Comme toute cérémonie de mariage qui se respecte, des passages émouvants, des surprises, du commérage entre membres du public, des temps morts, et pas mal de rituels se sont succédé. En effet, l’automariage ne constitue qu’un seul des quatre actes de la pièce. Les spectateur·rice·s ont donc assisté à une série de transformations qui mêlent le récit de la fin de vie de Jésus à l’histoire de l’artiste. Le faux révérend, l’acteur Daniel Parent, a livré une performance impressionnante en dirigeant tous ces rites fantaisistes. Son jeu, d’un réalisme saisissant, est passé de discours ecclésiastiques effrayants à la sobriété attendrissante des moments de recueillement.

L’œuvre d’art totale de la reine

Elle Barbara a concocté un spectacle de théâtre complet qui allie le théâtre, la danse, la musique, les lumières, la mode et la réalité. En effet, la limite entre le vrai et le faux y est souvent floue. Par exemple, le témoignage sans artifice et d’une humanité désarmante du père d’Elle Barbara, interprété par le poète et écrivain H. Nigel Thomas, pourrait faire croire à un public non averti qu’il est son vrai père. Ce passage du spectacle est d’ailleurs bouleversant. 

L’icône de la soirée, la disparue, la damnée, la sacrifiée, la ressuscitée, la jeune mariée s’est d’ailleurs fait désirer. À l’instar des vedettes de musique, l’attente pour son arrivée a été intenable. Son entrée magistrale, dans la chaire de vérité, n’a toutefois pas déçu et a imposé le respect. Elle Barbara est apparue dramatique et magnétique, captivant le regard de ses fidèles rassemblés pour elle. 

Un chœur de danseur·euse·s talentueux·euses a également accompagné l’interprète, mettant celle-ci en valeur. Ces artistes ont incarné, au fur et à mesure de la pièce, des enfants de chœur, une équipe médicale, des religieux·euses ou encore un cortège nuptial. Leurs danses, imaginées en collaboration avec la chorégraphe Sasha Kleinplatz, ont alterné entre enchaînements architecturaux mystiques, reprises de tableaux bibliques et scènes théâtrales dansées. Quartier Libre accorde une mention spéciale aux costumes d’Elen Ewing, qui a su marier élégance religieuse et glam bonbon avec justesse. 

Les apparitions d’Elle Barbara ont-elles été un peu trop brèves et clairsemées ? Peut-être. La mise en scène aurait-elle été trop imposante pour la douceur de sa présence ? Parfois. Le lieu du spectacle a aussi quelquefois participé à certaines insatisfactions légères. En effet, bien que les lumières nuancées de Jon Cleveland ont aidé à diriger le regard du public, celui-ci a souvent été contraint de se tortiller sur son banc d’église pour regarder vers l’arrière. La vision n’a pas toujours été optimale, mais ce choix de faire la performance in situ a probablement été le prix à payer.

Vive la mariée !

Cette déclaration d’amour ultime qu’Elle Barbara se fait à elle-même, en se jurant de s’aimer tous les jours, dans la maladie et jusqu’à la mort, demeure touchante. Malgré ses imperfections, et si la présence grandiose de la chanteuse lui fait parfois défaut, AUTOGYNEGAMY reflète finalement bien les cérémonies de la vraie vie, parfois ennuyeuses, mais source de réunions familiales et amicales, créant réellement un sentiment de communauté.

Crédits de l’équipe artistique principale

Direction artistique : Elle Barbara; Interprétation : Elle Barbara, Angélique Delorme, Amandine Garrido, Ben Harvey, Lou-Anne Rousseau, Motrya Kozbur, Nyda Kwasowsky, Jontae McCrory, Sarah Lefebvre, Gabriel Olivella, Daniel Parent et H. Nigel Thomas; chorégraphie : la troupe de danse du spectacle, en collaboration avec Sasha Kleinplatz; coautrice : Enora Rivière; dramaturgie de production : Raja Feather Kelly; conception sonore : Markus Lake; scénographie : Marilène Bastien; costumes : Elen Ewing; lumières : Jon Cleveland; maquillage : Véronique St-Germain et Micaela Alleyne; effets spéciaux : Rémy Couture. 

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