Lorrie Jean-Louis, autrice et poétesse, a traduit et adapté le livre All About Love de bell hooks pour la scène - Photo Nicolas Bougeard
Lorrie Jean-Louis, autrice et poétesse, a traduit et adapté le livre All About Love de bell hooks pour la scène - Photo Nicolas Bougeard

L’amour ou rien donne corps au livre de bell hooks

À l’Espace Go, la chorégraphe et metteuse en scène Mélanie Demers s’empare du révolutionnaire All About Love : New Visions de bell hooks pour créer un spectacle multidisciplinaire qui transcende les frontières entre le théâtre, la danse et la musique. Elle relève ainsi le défi de transformer un essai philosophique dense en une célébration scénique vibrante, où le corps prend progressivement le relais des mots.


Du 15 avril au 10 mai, le théâtre contemporain et féministe de Montréal Espace Go présente L’amour ou rien, une adaptation scénique de l’essai de bell hooks All About Love: New Visions. Publié en décembre 1999, il figure parmi les ouvrages les plus influents de la grande intellectuelle. Dans cette œuvre, bell hooks déconstruit les mythes autour de l’amour perpétués dès l’enfance et propose une redéfinition du concept, ainsi qu’une vision radicale : l’amour comme action, et non comme une simple émotion.

De l’essai à la scène

Transformer un essai philosophique dense en une œuvre scénique représente un défi d’envergure. L’autrice et poétesse Lorrie Jean-Louis, responsable de la traduction et de l’adaptation de l’essai, en souligne la complexité. « Passer d’un essai à un texte théâtral, c’est très complexe, confie-t-elle. Ce n’est pas de la traduction mot à mot, parce que les mots vont être incarnés. »

Pour la chorégraphe et metteuse en scène, fondatrice de la compagnie MAYDAY, Mélanie Demers, cette création est l’occasion de créer ce qu’elle appelle « des projets pluriels » où s’entremêlent le théâtre, la danse et la musique. « J’essaie de créer une non-hiérarchie où chaque discipline, tous les moyens d’expression sont aussi importants les uns que les autres », explique-t-elle.

Cette approche multidisciplinaire répond à un besoin profond d’incarner la pensée théorique de bell hooks. « Tous ces langages-là se tressent, se métissent, s’hybrident les uns aux autres, affirme Mme Demers. Quand on n’est plus capable de dire en mots, c’est le corps qui prend le relais, puis la musique. Il y a une passation des langages pour arriver à se dire collectivement qu’on a besoin d’amour. »

L’adaptation scénique orchestre la rencontre de huit interprètes, qui, sous la direction de Mme Demers, donnent corps aux idées de bell hooks à travers les treize chapitres du livre. Chaque tableau explore différentes formes d’expression. « Le premier chapitre, Clarté, est beaucoup plus scandé, précise la metteuse en scène. Ensuite, on va avoir un chapitre avec un danseur qui essaie de s’exprimer avec honnêteté. ». La dramaturgie suit une évolution fluide, portée par une esthétique qui mêle les références, entre l’énergie « d’un concert de Motown des années 1970 » et l’afrofuturisme, projetant le public entre passé et futur.

Titulaire d’une maîtrise en études internationales à l’UdeM, Louise Laurent, qui a entendu parler du spectacle grâce à une amie, est interpellée par cette adaptation de l’ouvrage de bell hooks, qu’elle avait particulièrement aimé. Elle a déjà eu l’occasion par le passé d’assister à une représentation à l’Espace Go, qu’elle juge bien adapté pour la mise en scène de l’œuvre. « C’est aussi un espace assez innovant en termes de création et de scénographie », estime-t-elle.

Pour Mme Jean-Louis, l’adaptation d’All About Love : New Visions a reposé sur un équilibre délicat : rester fidèle à la pensée de l’autrice, tout en assumant une certaine subjectivité inévitable. « Ce qui m’a aidée, c’est d’imaginer que bell hooks me parlait littéralement, confie-t-elle. Il fallait rester proche d’elle. » 

Plutôt que de craindre une part d’interprétation, l’équipe artistique l’a accueillie comme une réponse intime et collective à l’œuvre. Cette approche invite ainsi le public à s’identifier et à se faire sa propre interprétation de la représentation. « Je pense qu’on ne peut pas résumer la pensée de bell hooks, souligne Mme Laurent. Chacun, chacune va pouvoir se retrouver un peu et retenir ce qu’il ou elle a à retenir du spectacle. C’est un sujet sensible et, dans tous les cas, ça va faire vivre des émotions. »

Au-delà du romantisme

Dans All About Love : New Visions, son essai le plus célèbre, bell hooks redéfinit l’amour en le détachant des idées reçues. Plus qu’un simple sentiment, elle le présente comme un engagement, un choix conscient incarné au quotidien. « Le livre est un rappel à l’action, poursuit Mme Demers. On grandit en croyant que l’amour nous tombe dessus, qu’il nous envahit, mais bell hooks nous dit que c’est un choix, une action, et que l’on doit l’incarner jour après jour. »

Ce sujet audacieux ne semblait pourtant pas évident pour la chorégraphe, qui avoue avoir d’abord hésité à s’engager dans le projet. « J’avais l’impression que je n’étais pas légitime pour parler d’amour, ça faisait longtemps que je n’avais pas été dans une relation de couple », avoue-t-elle. Néanmoins, la lecture approfondie du livre a changé sa perspective. « J’ai compris que j’étais tombée dans le cliché de l’amour romantique, se souvient-elle. Ce que bell hooks nous montre, c’est que l’amour romantique est un aspect de l’amour, mais pas le seul. »

Mme Laurent, familière de l’œuvre de l’autrice, partage le même avis. « Elle parle d’une vision très plurielle de l’amour, non pas seulement entre un homme et une femme, mais au sens large », détaille-t-elle.

L’adaptation d’un tel ouvrage ne peut se faire sans une remise en question personnelle. « Ce n’est pas un projet qu’on peut aborder avec distance, soutient Mme Demers. L’amour est trop profondément ancré dans nos vies. Il fallait en imprégner le processus de création, le vivre au quotidien. » Cette introspection a aussi traversé le travail de Mme Jean-Louis. « Aller contre une façon de voir l’amour qui est établie était difficile, ajoute-t-elle. Malgré mes efforts, j’ai aussi été influencée par cette idée de l’amour romantique. »

L’amour comme action politique

L’enjeu de l’adaptation scénique a aussi été de préserver la dimension politique de l’œuvre de bell hooks. Mme Demers mentionne qu’All About Love est « sans doute son livre le moins militant et le moins politique ». Pourtant, elle a tenu à en révéler toute sa complexité en le mettant en dialogue avec les écrits plus engagés de l’autrice sur le sexisme et le racisme. Cette tension a donc traversé tout son travail. « C’est mon ambivalence, précise-t-elle. J’ai l’impression que c’est l’œuvre la plus simple et pourtant non, ce n’est vraiment pas simple de parler d’amour dans ses dimensions politiques, en lui donnant toute la complexité des rapports de domination et d’un amour qui ne serait pas romantique. »

Cette dimension profondément politique se reflète dans les choix artistiques, à commencer par la distribution. « J’ai milité pour avoir dans l’équipe des personnes afrodescendantes, plus de femmes que d’hommes », affirme Mme Demers. Cette diversité des corps, des accents et des cultures sur les planches de l’Espace Go est déjà une prise de position. « C’est une façon d’exprimer ou d’incarner la pensée plurielle », résume la metteuse en scène.

Le contexte contemporain apporte également une nouvelle perspective sur l’œuvre. « C’est intéressant de constater le chemin parcouru », observe Mme Demers, consciente que les débats d’hier n’ont pas disparu, mais se sont transformés. Adapter bell hooks en 2025 signifie aussi interroger la pertinence de son langage et la manière dont celui-ci résonne dans un contexte où les identités de genre et les dynamiques relationnelles ont évolué.

Une quête d’amour toujours d’actualité

Vingt-cinq ans après la publication de l’essai, le message de l’autrice reste pertinent. « Dans le monde déchiré dans lequel on vit, ce n’est jamais perdu de se rappeler qu’on a besoin d’amour », insiste Mme Demers. Comme l’espère Mme Jean-Louis, le spectacle pourrait « hanter les gens » et les amener à se questionner sur leur propre rapport à l’amour.

« L’amour est vraiment omniprésent, pour beaucoup d’entre nous, on est quand même dans une recherche et une quête », considère Mme Laurent, qui se réjouit de cette adaptation et prévoit d’assister au spectacle. Elle espère que celui-ci rendra l’œuvre plus accessible et la fera connaître à un plus grand public.

Grâce à cette création, Mme Demers et son équipe donnent chair à la pensée de bell hooks, ancrant son discours théorique dans l’expérience sensible. « bell hooks espérait que son œuvre atteigne la culture populaire », rappelle la metteuse en scène. Pour elle, ce spectacle est une quête à la fois intime et collective, une exploration de l’amour dans toute sa complexité, une démarche exigeante, mais essentielle. « La quête d’amour est belle, parfois difficile, mais elle vaut le chemin, » assure Mme Jean-Louis.

En programmant L’amour ou rien, l’Espace Go propose une célébration qui pourrait bien, comme l’espère Mme Demers, donner au public « l’envie de faire l’amour » au sens le plus large, celui de « prendre son destin entre ses mains » et de « participer au grand projet » qu’est l’amour.

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