Au Québec, 27 % des jeunes québécois·es du secondaire passaient au moins quatre heures par jour devant un écran en semaine en 2022, une proportion qui grimpe à 49 % la fin de semaine (ISQ). Crédit : Courtoisie de Jonathan Haidt
Au Québec, 27 % des jeunes québécois·es du secondaire passaient au moins quatre heures par jour devant un écran en semaine en 2022, une proportion qui grimpe à 49 % la fin de semaine (ISQ). Crédit : Courtoisie de Jonathan Haidt

La génération Z et les écrans : le constat alarmant de Jonathan Haidt

Réseaux sociaux, jeux vidéo, contenus pornographiques : les écrans ont envahi le quotidien des jeunes, souvent au détriment de leur bien-être. Dans Génération anxieuse, consacré livre à succès par le New York Times, le psychologue social américain Jonathan Haidt alerte sur une jeunesse fragilisée par cette omniprésence numérique. À l’occasion de la sortie de la version québécoise du livre, Quartier Libre a rencontré le pédiatre Jean-François Chicoine, ainsi que le directeur des éditions d’Eux, Yves Nadon, pour comprendre les racines de cette crise et les solutions envisageables.

Dans Génération anxieuse, le psychologue Jonathan Haidt s’appuie sur de nombreuses recherches scientifiques pour démontrer que l’exposition aux écrans et aux réseaux sociaux a des effets dévastateurs sur le développement et la santé mentale des jeunes, en particulier sur la génération Z (les personnes nées entre 1995 et 2012). Avant 2010, leur développement reposait surtout sur des interactions physiques et du jeu en plein air, ce que l’auteur qualifie d’« enfance du jeu ». Depuis, les enfants passent la majorité de leur temps libre sur des écrans, en ligne, ce que l’auteur nomme l’« enfance du smartphone ».

Une génération anxieuse ?

Depuis une quinzaine d’années environ, la santé mentale des jeunes se dégrade de façon importante. L’auteur de la préface de la version québécoise de l’ouvrage Génération anxieuse et pédiatre au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine, Jean-François Chicoine, constate que « notre société assiste clairement à quelque chose de complètement nouveau dans l’histoire de l’humanité ».

Au Québec, une enquête de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) publiée en 2024 révèle que le taux de troubles anxieux chez les jeunes du secondaire est passé de 9 % en 2010 à 20 % en 2022 et le trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/TDAH) de 13 % à 25 %. Aux États-Unis, M. Haidt note que le taux de suicide des 10-14 ans a bondi de 91 % chez les garçons et de 167 % chez les filles depuis 2010. 

Les causes de ce constat alarmant sont, selon M. Chicoine, « l’omniprésence des écrans, la portabilité des appareils et les réseaux sociaux ». L’enquête de l’ISQ révèle d’ailleurs que près d’un quart des jeunes du secondaire passe plus de quatre heures par jour devant un écran à des fins de loisirs. 

Nés après 1995, les jeunes de la génération Z sont les cobayes de ces technologies, les premiers à ne pas avoir vécu sans l’Internet haut débit, les téléphones intelligents et les médias sociaux. M. Chicoine parle d’un cercle vicieux dans lequel « les réseaux sociaux aspirent les personnes malheureuses, évitantes ou en colère », une spirale qui alimente leur détresse, tout en les isolant davantage. 

Les observations de deux experts québécois

Le directeur littéraire des éditions d’Eux et ancien enseignant au primaire, Yves Nadon, a observé les jeunes délaisser l’apprentissage et la lecture au profit des écrans. Selon lui, l’ouvrage de Jonathan Haidt constitue « un wake up call social », un signal d’alarme. 

Il parle d’une « rupture du tissu social » accentuée par la pandémie de la COVID-19 : les écrans ont alors pris le relais des interactions humaines. Ce constat fait écho aux conclusions de M. Haidt, qui identifie quatre dégâts fondamentaux que causent les écrans sur les jeunes : la privation sociale, le manque de sommeil, la fragmentation de l’attention et la dépendance comparable à celle des machines à sous. 

Les parents, souvent dépassés et honteux d’avoir laissé les écrans envahir la vie de famille, jouent un rôle clé dans cette crise, selon M. Chicoine. M. Haidt souligne également l’incidence d’une surprotection parentale, qui fragilise les jeunes et accentue leur anxiété. 

Quelles solutions 

M. Chicoine insiste particulièrement sur la nécessité de bannir les écrans avant l’âge de 6 ans. « Les enfants n’ont besoin d’aucun écran, affirme-t-il. Ils doivent jouer dehors et interagir avec leurs amis : des éléments fondamentaux au développement humain. » 

MM. Haidt et Chicoine plaident pour une intervention de l’État. « Il faut des lois pour protéger les familles et les citoyens, étant donné la force des GAFAM », insiste M. Chicoine. Il propose d’établir une majorité numérique, à l’image de l’Australie, qui l’a fixée à 16 ans ou de la France, qui l’a fixée à 15 ans. Une loi définirait notamment l’âge minimum légal auquel un·e adolescent·e pourrait s’inscrire sur les réseaux sociaux sans autorisation parentale. Le pédiatre suggère également l’interdiction des téléphones à l’école, même en dehors des classes. De son côté, M. Haidt interpelle également les géants du numérique pour mieux contrôler l’accès des mineur·e·s aux plateformes. 

Pour M. Nadon, l’enjeu dépasse la seule question des écrans : restaurer les liens sociaux et redonner une place centrale à la lecture, à l’écriture et à la réflexion critique dans l’éducation est essentiel. « Il n’a jamais été aussi important de lire et d’écrire que maintenant, déclare-t-il. Espérons que le livre provoque un débat de fond dans la société » et pousse le monde à agir.

Sortie en mars 2024 aux États-Unis, la version originale du livre a figuré pendant 23 semaines consécutives sur la liste des livres à succès du New York Times. 
Illustrateur : Barroux
Sortie en mars 2024 aux États-Unis, la version originale du livre a figuré pendant 23 semaines consécutives sur la liste des livres à succès du New York Times
Illustrateur : Barroux

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