La Canada Malting condamnée à dépérir

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Par Romain Amichaud
mercredi 20 janvier 2021
La Canada Malting condamnée à dépérir
Certaines bâtisses paraissent plus facilement réhabilitables (vue rue Saint-Ambroise). Crédit : Romain Amichaud
Certaines bâtisses paraissent plus facilement réhabilitables (vue rue Saint-Ambroise). Crédit : Romain Amichaud
« Sans mobilisation, le site serait déjà développé en condos »
Fred Burrill, porte-parole de l’équipe patrimoine du collectif À nous la Malting

Les bâtiments de la Canada Malting sont laissés à l’abandon depuis 31 ans. Depuis 2013, différents projets ont tenté de donner une seconde vie à ce site en perdition. Les plus récents, en mars dernier, risquent eux aussi de ne jamais voir le jour.

L’ancienne malterie, située à 1,5 km à l’ouest du marché Atwater, marque la limite de la transformation urbaine du quartier Saint-Henri. On se demande comment cette imposante bâtisse et ses nombreuses sections ont réussi à traverser 31 hivers. L’omniprésence de la ferraille, comme sur le Silo à grain no 5 du Vieux-Port, rappelle le passé manufacturier dynamique de Montréal. Les silos en béton paraissent plus réhabilitables, à l’inverse de certains silos en terracotta, qui sont dans un état de détérioration irréversible.

Un « bâtiment machine » à la dérive

« Selon moi, il n’y avait déjà plus rien à faire il y a cinq ans »,affirme le cofondateur de l’organisme Entremise, Philemon Gravel, qui œuvre à trouver des occupants temporaires pour les bâtiments vacants de Montréal. Le titulaire d’une maîtrise en architecture obtenue à l’UdeM a étudié la Canada Malting lors de son projet de mémoire et se montre pessimiste quant à l’état du site. Il évoque aussi le problème du coût excessif de changer l’usage de ce « bâtiment machine », conçu à l’origine pour produire du malt avec de gros outils industriels.

Le promoteur privé Renwick Development fait déjà figure de spécialiste dans la restauration d’anciens bâtiments, dans le but de les transformer en logements de prestige. « Mon idée pour la Canada Malting est de réaliser un projet qui fasse consensus »déclare son fondateur, Noam Schnitzer. Le projet compte 30 % de logements sociaux ainsi que des ateliers d’artistes et une école pour enfants autistes, et tend à conserver également quelques éléments patrimoniaux.

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Le collectif À nous la Malting s’est quant à lui formé à la suite d’un premier soulèvement communautaire en décembre 2013 pour bloquer un projet de 700 condos de luxe. Il a présenté son propre projet aux médias le 3 mars 2020, en réponse à celui du promoteur Renwick Development. L’architecte du collectif, Étienne Bourque-Viens, a conçu ses plans autour d’une réutilisation maximale des bâtiments.

M. Bourque-Viens projette d’installer des centres de données informatiques dans les anciens silos et des serres alimentaires sur le toit. La tour de briques accueillerait un musée sur l’histoire ouvrière et reprendrait l’artefact culturel du quartier. Le but du collectif est également de créer 100 % de logements abordables et sociaux et de redonner accès aux services primaires tels que la santé et l’éducation, dans un quartier qui subit l’embourgeoisement de plein fouet.

 

Vue des différents bâtiments de la Canada Malting depuis le canal Lachine. Crédit : Romain Amichaud

 

Des budgets irréalistes

Ces deux projets, ambitieux sur le plan architectural, le sont d’autant plus sur le plan financier. La professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, Lucie Morrisset, se montre sceptique face à leurs estimations budgétaires.

Le collectif À nous la Malting évalue son projet communautaire à 45 millions de dollars, auxquels s’ajoutent un budget de 30 millions de dollars pour la décontamination ainsi que l’achat du terrain, estimé par Renwick Development à 16 millions de dollars. Le promoteur privé évalue quant à lui le coût de son projet à 120 millions de dollars.

En décembre 2020, la chargée de communication de l’arrondissement du Sud-Ouest, Annick Paradis, a confirmé le statu quo quant au choix du projet : « Il n’y a pas de décision prise à cet égard, explique-t-elle. Le groupe soutenant le projet communautaire a été rencontré par l’arrondissement dans le but d’échanger sur le contenu du rapport qu’il a déposé. Du côté du promoteur Renwick Development, l’arrondissement est toujours en attente du dépôt officiel d’une demande de modification règlementaire. »

De plus, la procédure d’achat du site par Renwick Development avec le propriétaire historique, Quonta Holding Ltd, n’a pas été finalisée, selon les informations de Mme Paradis. Enfin, aucune date sur le choix final n’a été annoncée par l’arrondissement, et le promoteur privé n’a pas répondu aux sollicitations de Quartier Libre.

« Sans mobilisation, le site serait déjà développé en condos », soutient le porte-parole de l’équipe patrimoine du collectif À nous la Malting, Fred Burrill. De plus, le dossier ne cesse de faire face à l’inertie politique. L’arrondissement du Sud-Ouest semble être tiraillé entre la préservation du patrimoine et le développement financier de son quartier par des projets immobiliers privés. La Canada Malting est donc toujours à l’agonie.

Pourtant, le besoin du quartier en logements sociaux est criant, selon M. Burrill. Celui-ci pense que la période de crise due à la pandémie serait propice à une vision plus large de la Ville sur sa politique d’inclusion de logements abordables et sociaux.

 

« Le site est barricadé, hautement dangereux, et il est dangereux d’y pénétrer », selon Annick Paradis. Crédit : Romain Amichaud

 

Le patrimoine au secours de la Malting ?

Si le caractère social n’apporte que peu d’espoirqu’en est-il de sa valeur patrimoniale ?

« La préservation et la mise en valeur des bâtiments d’intérêt patrimonial sont une priorité de l’administration en place », avance la cheffe de cabinet du maire de l’arrondissement du Sud-Ouest, Julie Bélanger.

Mme Morrisset estime que pour la Canada Malting, « le patrimoine nous met dans une impasse. » En effet, le projet communautaire semble diminuer ses chances de réussite en raison de son attachement à une trop importante conservation d’éléments patrimoniaux.

Pourtant, des solutions existent. L’occupation transitoire est le concept que M. Gravel et son organisme Entremise défendent. Celui-ci consiste à installer des groupes associatifs et communautaires, ancrés dans le quartier, dans des bâtiments vacants, ce qui permettrait d’aider à leur conservation et faciliterait la réflexion sur leurs futurs usages, tout en les occupant.

En revanche, la transition doit se penser au moment de l’arrêt du site industriel, comme l’explique M. Gravel. Il ajoute que le changement d’usage de la Canada Malting était déjà compliqué il y a 30 ans et qu’un changement radical ne doit pas être irréaliste. « C’est comparable au projet de l’Université McGill, qui veut construire un centre de recherche de pointe dans l’ancien hôpital Royal Victoria », soutient le cofondateur d’Entremise.

Le sort de la Canada Malting ne sera certainement ni décidé par l’arrondissement du Sud-Ouest ni par la Ville de Montréal avant les prochaines élections municipales de novembre 2021.