Gentleman polémiste

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Par Charles Lecavalier
mercredi 12 janvier 2011
Gentleman polémiste

Mathieu Bock-Côté est un des rares intellectuels polémistes québécois. Souvent invité à commenter l’actualité, le chercheur de 31 ans est bien connu pour ses arguments tranchés. Entretien avec un geek de la politique, défenseur du nationalisme québécois, fan fini du général de Gaulle et admirateur de la plume de Rousseau.

L’antre de Mathieu Bock- Côté, candidat au doctorat en sociologie à l’UQAM et chargé de cours, est un superbe appartement aux murs recouverts d’étagères garnies de livres. Un pan de mur retient l’attention : un seul sujet, le général de Gaulle. « Vous avez compris que je suis un fan», dit en souriant Mathieu Bock-Côté. Il a une profonde admiration pour «le plus g r a n d h omme d ’ É t a t d u XXe siècle », connu pour son rôle majeur dans la résistance française, mais aussi pour son autoritarisme. Avec Mathieu Bock-Côté, l’entrevue se fait tout en vouvoiement. Je ne peux pas dire que je sui s cont re : j ’ai moi -même quelques réticences à user du « tu », trop familier.

Si plusieurs commentateurs le considèrent à droite, Mathieu Bock-Côté est plus nuancé. « Je suis conservateur au sens intellectuel du terme. Je me méfie du progressisme et d’un certain égalitarisme qui peut connaître une dégénérescence totalitaire. Mes inspirations politiques, ce sont aussi Churchill et Helmut Kohl [NDLR : homme politique allemand qui a orchestré la réunification du pays à la fin de la guerre froide] », poursuit le doctorant.

L’auteur de l’essai La dénationalisation tranquille, publié en 2007, n’est toutefois pas sympathique à la droite politique québécoise «telle qu’elle se reconstruit dans la région de Québec». Il s’oppose à l’anti-intellectualisme et à l’ultraindi v idua l i sme de c e l l e – c i . «L’individu doit être responsable, ça oui. Mais il doit aussi faire partie d’un collectif. Il faut conserver le sens de l’État.»

La droite contre la droite

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« Pour un conservateur comme moi, cette droite n’est pas très stimulante », dit M. Bock-Côté. Il décèle chez certains porte-étendards, comme le Réseau Liberté Québec, un « antiétatisme primaire et une “américanolâtrie” gênante». Il poursuit : «La nouvelle ADQ de Gérard Deltell promeut l’enseignement intensif de l’anglais au primaire et au secondaire, comme si la culture québécoise était un fardeau.» Il critique aussi les think tanks comme l’Institut économique de Montréal. Selon lui , cet te droi te n’es t qu’«essentiellement économique et elle a la mauvaise tendance de n’avoir une vision qu’exclusivement comptable de la société».

C’est pourquoi il préfère s’inspirer d’un leader comme de Gaulle, qui savait, selon lui, discerner les exigences du bien commun derrière la dispersion des intérêts privés.

Il regrette toutefois le traitement condescendant parfois réservé à la nouvelle droite québécoise. « Je n’ai pas besoin d’injurier cette droite pour la critiquer. Il ne faut pas exclure du débat démocratique le Réseau Liberté Québec d’Éric Duhaime et de Johanne Marcotte. C’est ridicule de dire qu’ils sont d’extrême droite, par exemple. Mussolini était un leader d’extrême droite, pas les membres du Réseau.»

Déficit démocratique

Le polémiste prend plaisir à commenter l’actualité politique, même si celle-ci n’est pas toujours très enrichissante. «Le débat politique contemporain, c’est sur les garderies à 5, 6, 7 ou 8 $ ou le nombre de brancards dans les hôpitaux, dit Mathieu Bock-Côté. Les Québécois ont le choix entre une gauche qui défend des acquis corporatistes et une droite qui rêve à l’anglicisation du Québec. Tout ça dans un contexte où la question nationale périclite. » Il affirme toutefois qu’il est important de s’intéres ser à la chose publ ique. « Lorsque ça bouge et qu’il y a des débats, la démocratie est en santé. C’est lorsque ça stagne qu’il faut faire attention. On doit s’intéresser à la politique surtout quand ce n’est pas intéressant. »

Si les débats sont si ennuyeux, c’est parce qu’on assiste à une «reprovincialisation » du Québec, estime-t-il. « En 1995, le débat politique était extrêmement riche, captivant, alors que 10 ans plus tard, le débat de l’heure, c’était les algues bleues. Un peuple n’échoue pas dans la poursuite de son indépendance sans en payer le prix. Le Québec redevient une province, et pas la plus belle.»

Mathieu Bock-Côté invoque aussi le blocage de la question nationale pour expliquer le cynisme des Québécois «qui ont un sentiment de dépossession démocratique». Ainsi, les Québécois seraient en attente d’une nouvelle offre politique. «Ils attendent une réponse qui tient compte du collectif, du malaise face au modèle québécois et face à l’identité québécoise», dit M. Bock-Côté. Celui qui a fait des études en philosophie à l’UdeM avant de faire sa maîtrise en sociologie à l’UQAM trouve que le langage politique est trop technocratique. La solution aux problèmes sociaux ne serait plus politique, mais technique. Ainsi, le citoyen serait dépossédé puisqu’il n’a plus voix au chapitre et qu’il n’a plus de choix à faire. On laisserait aux experts le soin de prendre les décisions.

«En attendant, le cynisme effraie les plus doués, les plus cultivés des Québécois, qui sont repoussés par la politique. Aujourd’hui, les politiciens sont d’anciens attachés politiques, soutient l’ancien militant souverainiste, qui n’a pas l’intention de se lancer dans l’aventure politique. J’ai encore beaucoup de livres à lire et quelques-uns à écrire.»

Pédantisme

Alors que certaines personnes trouvent le Mathieu Bock-Côté médiatique fendant, pour ne pas dire pédant, votre humble scribe a rencontré un homme affable, qui porte beaucoup d’attention à son interlocuteur. « Il ne faut pas avoir peur d’utiliser le mot juste qui décrit parfaitement la situation. Ce n’est pas de l’élitisme lorsqu’on sort du spectre des 200 mots du vocabulaire commun.»

«Mais il faut éviter le pédantisme académique. Il suffit de penser à Rousseau: sa maîtrise parfaite de la langue française lui permet d’éclaircir sa pensée. L’effort de vulgarisation est important.»

Il aime toutefois bien s’exprimer, et n’a pas peur d’utiliser ses con – naissances. «Ici, si un politicien cite Fernand Dumont ou parle le latin, c’est sûr qu’il va se faire ridiculiser.»