Frisson d'excitation - L’horreur et la peur terrifie autant qu’elle fascine. Illustration: Luchiano Bienvenue @luch.gallery
L’horreur terrifie autant qu’elle fascine. Illustration: Luchiano Bienvenue @luch.gallery

La peur : un plaisir paradoxal

La peur compte parmi les émotions fondamentales de l’expérience humaine. Elle aide à repérer les dangers et à survivre. Pourtant, les films d’horreur, les documentaires criminels et les attractions effrayantes séduisent un vaste public. Comment une émotion a priori désagréable est-elle devenue une source de divertissement pour de nombreuses personnes ? Un grand nombre de chercheur·euse·s se sont penché·e·s sur ce paradoxe.

« Les contenus d’horreur sont très réalistes, donc ça me fait peur, tout simplement, confie l’étudiante de deuxième année au baccalauréat en sciences de la communication à l’Université de Montréal Cécile Badiane. Je n’aime pas trop tout ce qui est sang, tuer quelqu’un. »

Pourtant, nombreuses sont les personnes qui choisissent volontairement de se faire peur. Est-ce étrange d’apprécier les films d’horreur, les histoires criminelles ou les maisons hantées ? Pas forcément. « Il y a des gens qui vont dire : “Je me sens vivant quand je consomme ces choses-là” », indique la doctorante en neuropsychologie à l’UQAM Jessie Provencher.

La peur, une émotion fondamentale

 « Il y a beaucoup d’années, quand les gens faisaient face à un mammouth, une petite partie dans leur cerveau qui s’appelle l’amygdale se déclenchait, explique-t-elle, en reprenant l’image du mammifère de la chercheuse en neurosciences Sonia Lupien. Comme un système d’alarme, elle les prévenait qu’il y avait un danger. » Face à cette menace, les hommes et les femmes d’alors choisissaient de fuir ou de combattre.

Mme Provencher insiste sur le fait que, « même si les gens jugent souvent la peur comme une émotion négative », celle-ci est « très utile à notre survie ». Elle ajoute que « la cascade d’hormones déclenchée par l’amygdale provoque plusieurs réactions physiologiques, parmi lesquelles une augmentation de la fréquence cardiaque, une accélération de la respiration ou encore une augmentation de la transpiration ». 

« Le but, c’est de se préparer à agir », résume Mme Provencher. Quelles sont donc les raisons qui poussent à dépenser 15 dollars pour un ticket de cinéma, à s’installer confortablement dans un épais siège en cuir, un pot de maïs soufflé bien calé contre soi, pour frissonner pendant deux heures devant le dernier film d’horreur sorti ? Une différence existe-t-elle entre la peur contrainte des générations passées et celle que les personnes s’infligent de leur plein gré ? « Si la réponse physiologique du corps est la même, ce qui est différent, c’est le contexte et le sentiment de contrôle », souligne Mme Provencher. 

Une fascination vieille comme le monde

« S’exposer volontairement à la peur n’est pas une nouvelle mode », précise le chercheur en neuropsychologie à l’UQAM François Richer. Il explique que la peur et sa gestion ont toujours constitué des enjeux pour les humains, puisque « pour une grande partie de notre évolution, nous avons été des proies plutôt que des prédateurs ». Dès lors, les cérémonies autour du feu, les contes horrifiques et les histoires chuchotées dans le noir prennent une autre dimension. « Elles permettent d’exorciser cette peur à laquelle les gens choisissent de se confronter », ajoute M. Richer. 

L’Halloween en est un exemple bien connu : en Irlande, il y a plus de 1 000 ans, des communautés entières se réunissaient pour fêter ce qui était alors le Samhain. La peur et le plaisir se mêlaient déjà. Les participant·e·s se protégeaient des esprits, plus actifs cette nuit-là que les autres, en allumant des feux et en se déguisant. Ils et elles festoyaient aussi ensemble, la récolte terminée.

Aujourd’hui, le 31 octobre, quand les enfants frappent aux portes et partent à moitié en hurlant, à moitié en riant, ils et elles combinent aussi la peur et la joie. M.  Richer explique que cette « combinaison est stimulante ». « Elle provoque de l’adrénaline et de la dopamine, qui peuvent, à la longue, créer une accoutumance, au point de nous donner pour habitude de nous relaxer en ayant peur », détaille le chercheur. 

Quand la peur devient-elle agréable ?

Selon le psychologue de l’Université d’Aarhus, au Danemark, Marc Malmdorf Andersen, la réponse se trouve dans l’intensité de la peur ressentie. Une étude menée dans une attraction hantée démontre qu’une peur modérée procure davantage de plaisir qu’une peur trop faible ou trop intense : trop peu de peur, et l’expérience devient ennuyante; trop de peur, et elle cesse d’être plaisante.

Cette réaction s’explique notamment par les effets neurologiques de la peur : le cerveau humain met de côté ce qui n’est pas essentiel pour la survie immédiate. Pendant quelques instants, ce sentiment de crainte permet d’« oublier le stress du quotidien », selon M. Richer. L’esprit se concentre alors sur l’expérience immédiate, ce que le chercheur décrit comme une forme de « suspension du réel ». À l’inverse, lorsque les réactions physiologiques deviennent trop intenses, la situation devient trop difficile à gérer pour le cerveau, le plaisir laisse alors place à l’inconfort.  

Toutefois, tout le monde ne réagit pas de la même façon face à la peur. Certaines personnes apprécient les sensations associées à la peur, telles que le cœur qui s’emballe, les tremblements et les mains moites, alors que d’autres les trouvent insupportables. Chaque personne possède un seuil de tolérance différent, ce qui explique pourquoi certaines peuvent enchaîner les films d’horreur ou les montagnes russes alors que d’autres préfèrent les éviter. Au-delà des différences physiologiques, Mme Provencher souligne aussi l’existence de « différences individuelles au niveau du tempérament ». Certaines personnes, plus réfractaires à la peur, « préfèrent peut-être un peu plus le calme, la prévisibilité ».

Parfois, comme pour Cécile, la peur est tout simplement une question de préférences personnelles. Si elle n’apprécie généralement pas les contenus horrifiques, l’étudiante admet que « ça peut quand même m’arriver d’en regarder dans certaines circonstances, si je suis avec des amis ». 

« Il y a également une dimension sociale importante dans la peur », précise Mme Provencher. Le fait de partager des expériences de peur donne notamment la possibilité de « développer des liens avec certaines personnes » et de contribuer à « augmenter son sentiment d’appartenance » au sein d’un groupe, poursuit la doctorante. 

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