Fêtes sacrificielles

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Par Constance Tabary
mardi 31 août 2010
Fêtes sacrificielles

J’adore les festivals. C’est le moment où l’on s’amuse par excellence. Au vent la retenue, à bas l’hygiène, au diable les contraintes. Tout est sacrifié sur l’autel de la fête, y compris l’esprit critique.

Le Melt ! festival est un buffet de musique électronique sur une ancienne mine à ciel ouvert, près de Berlin. Des machines de plus de 2 000 tonnes servaient à y extraire une sorte de charbon. Ce carburant étant passé de mode pour cause de pluies acides, on y joue maintenant de la musique.

Les festivals de musique commerciaux partent des mêmes principes que les festivals et carnavals moyenâgeux : ce sont des rassemblements populaires annuels où les tensions quotidiennes sont finalement drainées.

Un Allemand mange un hamburger tout seul en terrasse. Il explique que l’année dernière, le Melt ! festival lui a donné le « time of my life ».

Ces fêtes font l’objet de véritables cultes et peuvent compter sur la présence des fidèles spectateurs et bénévoles. D’ailleurs, à l’origine, les festivals sont des fêtes religieuses. L’adoration aux festivals de musiques commerciaux n’est, elle, plus vouée aux saints. Si l’on en croit les credo répétés des participants, elle ne vise pas non plus la musique, mais rien de moins que la liberté et le plaisir.

Le liquide blanchâtre qui coule à la commissure de ses lèvres pourrait bien être du lait de coco, mais ça ne sent pas la piña colada. Il a dû boire un cocktail avant de s’allonger sur le béton. L’Allemand vomit, les yeux tournés vers le ciel. «Enjoy – No control », dit la bande lumineuse de Converse, juchée à 30 mètres du sol sur une vieille machine minière.

L’objet du festival, a priori la musique, est un véhicule culturel. Il sert à rassembler la foule qui vient consommer sa part de culture passivement. Les spectateurs trouvent leur rôle ailleurs, plus ou moins volontairement. C’est à eux que revient de bâtir la fête, le culte. En cherchant à s’amuser individuellement, chacun apporte sa contribution à l’édifice : il cultive l’idée qu’on obtient une dose de bonheur en participant à de tels évènements.

« S’amuser, ça prend un budget, explique un grand brun qui danse devant Chroméo. 100 euros pour le billet, 100 euros pour manger, 100 euros pour la bière. »

Dans la tradition, un festival ou un carnaval est un espace et un temps délimités où l’on peut renverser les règles, jouer avec les normes. Par exemple, il existe une clause spéciale dans des contrats de mariage à Dunkerque, dans le nord de la France : ce qui se passe pendant le carnaval ne peut pas être retenu comme cause de divorce. Pendant près d’un mois, bals costumés et farandoles se succèdent pour fêter le retour des pêcheurs. Les hommes sont déguisés en femmes, les femmes en hommes. Quiconque n’est pas déguisé, riche ou pauvre, court le risque de se faire gifler à coups de harengs pourris.

Dans les festivals de musique commerciaux, de telles digressions ne sont pas permises. Les limites sont bien tracées et les dispositifs de sécurités sont omniprésents. Chaque individu porte sur son bracelet la couleur qui est attribuée à sa condition. Par exemple, bleue pour le quidam qui a payé sa place, jaune pour le quidam «VIP», violette pour les employés, verte pour les artistes, argent pour l’industrie musicale et or pour la production. Chaque caste a son bar, ses toilettes et douches, son camping réservé. Chacun a accès à son espace ainsi qu’à celui de ses « inférieurs ». Le quidam n’a donc accès qu’à sa zone.

Une journaliste espagnole fait du topless sur le gazon jauni, elle est cernée par les déchets. La plage est à proximité du camping et une violente odeur d’ammoniaque y flotte. Même loin des toilettes, il n’est pas rare d’être poursuivi par un relent nauséabond.

Représentation du système

Le festival est une représentation de la société. Les cérémonies permettent de jouer avec ses symboles afin de relâcher les tensions. Mais là où le traditionnel festival sert d’exutoire, le festival de musique commercial semble affermir plus encore les règles. L’espace dans lequel le spectateur célèbre plaisir individuel et liberté n’offre en fait que peu d’alternative et de changement par rapport aux lois quotidiennes. Ce qui porte à croire que l’inversion des valeurs propres à la fête s’est ici déplacé. L’individu qui pense mettre sur l’autel les contraintes, sacrifie en fait son libre arbitre.

L’INDUSTRIE CULTURELLE :

«Ce qui dans l’industrie culturelle se présente comme un progrès, la sempiternelle nouveauté qu’elle offre, demeure dans toutes ses branches le changement vestimentaire d’un toujours pareil. La variété couvre un squelette qui connaît aussi peu de changement que la motivation du profit elle-même depuis son ascension à l’hégémonie sur la culture», Theodor W. Adorno à l’Université radiophonique internationale, le 21 septembre 1963.

LE MELT ! FESTIVAL

a lieu tous les ans au mois de juillet à Ferropolis, il réunit près de 20000 spectateurs et est spécialisé dans la musique électronique. Les photos, citations et situations qui illustrent ce texte ont été récoltées lors de l’édition 2010 du festival.