Pascale Navarro anime « Les Elles du pouvoir », le club politique féminin du Groupe Femmes, Politique et Démocratie. Cet organisme autonome d’éducation populaire à but non lucratif, fondé en juin 2019, propose des échanges, des activités et des formations pédagogiques pour outiller les femmes dans la vie politique. Crédit photo : Elise Miara

Entrevue avec Pascale Navarro : féminiser les priorités et les pratiques politiques 

Dans son nouvel essai, l’autrice et doctorante en communication sociale Pascale Navarro défend un pouvoir qui inclut le collectif et la parole des femmes. Pour une féminisation du pouvoir est un appel à revoir les priorités politiques au Québec. L’essayiste dresse un bilan sans complaisance de la parité et plaide pour féminiser non seulement les sièges, mais aussi la manière d’occuper l’espace public. 

Quartier Libre (Q. L.) : Pourquoi avoir écrit ce livre aujourd’hui ? 

Pascale Navarro (P. N.) : Il y a dix ans, lorsque l’ancien premier ministre du Canada Justin Trudeau a formé le premier gouvernement paritaire, on s’est beaucoup réjoui de la parité, c’était sur toutes les lèvres. Il y avait un véritable appétit dans le public et dans les médias.

Aujourd’hui, je voulais dresser un bilan : oui, il y a des femmes élues à l’Assemblée nationale, mais que s’est-il passé depuis ? Dix ans plus tard, quel est l’état réel de la parité ? Et surtout, qu’est-ce qu’on veut au-delà de compter les chaises dans les gouvernements ? 

Le contexte récent m’a aussi poussée à mener cette analyse : nous avons été capables de tout suspendre pendant la pandémie, preuve que l’action publique peut être rapide et massive, mais, face à la hausse et à la persistance des violences faites aux femmes, l’action politique n’a pas suivi, et je reste scandalisée par cela. Il faut repenser les priorités et féminiser le pouvoir.

Enfin, j’ai écrit cet essai pour donner confiance aux femmes, mais surtout pour leur donner de l’espoir. 

Q. L. : À qui s’adresse-t-il ?

P. N. : J’ai écrit ce livre pour les femmes, d’abord, pour qu’elles défendent des idées qui les concernent, qu’elles prennent la parole, qu’elles lèvent la main sans devoir se fondre dans un moule qui invisibilise leur humanité. 

Je m’adresse également à ce public déjà réceptif, qui s’était réjoui du gouvernement paritaire de M. Trudeau, afin qu’on passe du symbole au réel. Il faut repenser la culture politique et s’intéresser davantage à la qualité de l’exercice du pouvoir ainsi qu’à la manière dont les femmes peuvent vraiment contribuer. 

Q. L. : Quelle est l’importance d’une féminisation du pouvoir ? 

P. N. : Féminiser le pouvoir, c’est d’abord reconnaître que celui-ci n’est pas neutre et qu’il est bel et bien une question de genre. On demande encore trop souvent aux femmes de se fondre dans un moule masculin qui n’a pas été pensé pour elles.

Il faut donner de la place au féminin. La prise en charge, le soin, l’apport au quotidien, le collectif, ce sont des qualités utiles dont la politique pourrait bénéficier et que l’on sous-estime encore.

L’importance de la féminisation est donc de transformer les priorités et les modes de gouvernance, afin que les femmes présentes puissent défendre des choses qui les concernent directement. C’est ce que nous voulons, nous, les femmes, que nos droits soient défendus, car nous représentons la moitié de la population ou, comme j’aime dire, la plus grande minorité. 

Q. L. : Selon vous, pourquoi les femmes sont-elles moins présentes en politique ? 

P. N. : D’abord, le système politique n’est pas fait pour nous. Ce n’est pas seulement le fait qu’il soit mal adapté, c’est qu’il n’a juste pas été conçu pour les femmes, et ça reste difficile à reconnaître pour beaucoup. 

La culture politique actuelle est remplie de conflits et de batailles, des choses que les femmes n’aiment pas. Beaucoup finissent par quitter la politique, et ce, assez rapidement, lorsqu’elles comprennent ce qui les attend. 

Il y a aussi des raisons historiques. La présence des femmes en politique est relativement récente. Il y a peu de modèles et peu de parcours de réussite auxquels se référer. La conciliation famille-travail, la persistance des stéréotypes et toute la question de l’image des femmes entrent en considération aussi. 

Le recrutement est également un enjeu central. Il se fait dans des associations et des réseaux très masculins. On ne va pas assez chercher les femmes. Résultat : s’il n’y a pas assez de candidates, il n’y aura pas assez d’élues.

Enfin, il y a l’aspect de la socialisation des femmes. On n’encourage pas les femmes à lever la main, à proposer leur candidature, à prendre de la place dans les sphères publiques et politiques. 

Q. L. : Quelles pistes de solutions proposez-vous pour représenter davantage les femmes dans les sphères de pouvoir ?

P. N. : Je propose d’autres voies, parce que les partis n’avancent pas assez. J’en parle à moitié en blague avec l’idée d’un parlement féministe symbolique. On pourrait réunir une trentaine de femmes qui se feraient élire symboliquement pour se prononcer à chaque fois qu’un parti fait une promesse, que ce soit pour critiquer ou encourager, pour souligner ou expliquer, et pour faire de la pédagogie afin de se faire entendre. Ce serait une manière pour les femmes d’être présentes dans la société civile et de pousser la porte sans attendre qu’on nous l’ouvre.

On a déjà des preuves que ce type de mobilisation fonctionne. Après le mouvement #MoiAussi, des femmes se sont réunies et elles ont porté le projet de loi 92 devant les tribunaux, qui a ensuite été adopté. Ce projet visait à établir un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et de violence conjugale.

Elles ont pris le problème à bras-le-corps et ont fait ce qu’elles pouvaient dans leurs conditions et leurs contraintes du moment. Cet exemple démontre que lorsqu’on s’organise, même symboliquement au départ, on peut transformer l’attention publique en changements concrets.

Projet de loi 92
Des femmes engagées au sein d’organisations d’aide aux victimes, comme le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, et d’autres organismes, ont transformé l’élan #MoiAussi en action politique concrète par des témoignages en commission et des dépôts de mémoires. En 2021, leur mobilisation a mené à l’adoption du projet de loi 92 (PL 92). Celui-ci a permis de mettre en place un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et conjugale, qui prévoit également des mesures d’accompagnement pour rebâtir la confiance et mieux répondre aux besoins des personnes victimes.

Q. L. : Avez-vous un conseil pour les nouvelles générations, nos futures politiciennes ?

P. N. : J’encourage la prise de parole et le relais des générations en avançant une étape à la fois, en levant la main, en assumant le pouvoir et en s’inscrivant dans une chaîne intergénérationnelle qui nous permet de tenir dans la durée. 

Lorsque je parle de féminiser le pouvoir, j’entends par là qu’il faut encourager les femmes à parler, à prendre place, à décider collectivement, pour construire une société plus juste et plus inclusive.

Aujourd’hui, je décide d’y aller un pas à la fois. J’accepte l’idée que ce n’est pas moi, seule, qui vais tout changer, et que d’autres générations feront leur bout de chemin. Moi, je prends le relais de celles des années 1970. 

Depuis, j’ai vu de très belles avancées, même si j’ai connu des ressacs. Malgré quelques retours en arrière, il reste des traces durables et des signes d’inclusion qui continuent de travailler la société. Ce relais, cette continuité dans le temps, c’est ça qui me donne l’énergie de poursuivre mon engagement et de conserver l’espoir d’une parité. 

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