Annvor Seim Vestrheim a obtenu une maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal. Elle vit maintenant en Norvège. Crédit photo : Coralyne Jullien

Entrevue avec Annvor Seim Vestrheim : comprendre le phénomène des incels 

L’autrice norvégienne Annvor Seim Vestrheim explore les origines et les mécanismes d’un mouvement masculin radicalisé porteur d’une idéologie dangereuse dans son livre Les incels, du clic à l’attentatQuartier Libre est allé à sa rencontre pendant qu’elle se trouvait en visite à Montréal.

Quartier Libre (Q. L.) : Pour quelles raisons avez-vous écrit ce livre ?

Annvor Seim Vestrheim (A. S. V.) : Je dirais d’abord que j’ai toujours été fascinée par la façon dont les idéologies se construisent et dont un sentiment d’insécurité individuel peut se transformer en une pensée collective qui aboutit ensuite à des actes violents. 

Je ressens aussi une certaine colère, en tant que femme qui évolue dans une société où il y a du sexisme, du harcèlement, et au sein de laquelle des hommes tuent des femmes.

Un événement a aussi marqué toute ma génération : l’attentat d’extrême droite en Norvège en 2011. Je trouve que, lorsque nous parlons de la violence de l’extrême droite, nous négligeons le côté antiféministe de celle-ci. Nous parlons plutôt des convictions politiques, du racisme ou encore de l’antisémitisme. Pourtant, je pense que la haine des femmes est au cœur de beaucoup de ces violences. 

Attentat en Norvège en 2011

Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik a fait exploser une bombe dans le quartier gouvernemental d’Oslo. Deux heures après, il a ouvert le feu sur des adolescent·e·s dans un camp de jeunes du Parti travailliste norvégien sur l’île d’Utøya. Au total, 77 personnes sont décédées ce jour-là. M. Breivik, un Norvégien d’extrême droite, avait pris pour cible les travaillistes à qui il reprochait leur multiculturalisme. 

À mes yeux, la logique des violences conjugales est la même : la société les présente souvent comme des cas isolés, des drames familiaux, alors qu’elles constituent un phénomène politique à analyser et à combattre comme tel.

Puis, en 2018, au moment même où je cherchais mon sujet de mémoire, l’attentat de Toronto m’a aussi poussée à écrire sur ce sujet. 

Attentat de Toronto en 2018

Le 23 avril 2018, Alek Minassian, 25 ans, a fauché plusieurs piéton·ne·s en roulant sur un trottoir. Cet attentat à la voiture-bélier a fait 10 personnes mortes et 15 blessées. Juste avant de passer à l’acte, M. Minassian avait annoncé sur sa page Facebook vouloir tuer le plus possible de « Chad » et de « Stacy », les surnoms donnés par les incels respectivement aux hommes et aux femmes, qui, selon eux, sont attirant·e·s et donc capables d’avoir des relations amoureuses ou sexuelles. Il avait également fait l’apologie du tueur incel Elliot Rodger.

Q. L. : Qui sont exactement les incels et comment ce mouvement s’est-il développé jusqu’à aujourd’hui ?

A. S. V. : La réponse facile serait d’aller lire mon livre (rire). En somme, le terme « incel » est un acronyme pour « involuntary celibate», soit « célibataires involontaires ». Le grand public a commencé à s’intéresser à ce phénomène après la tuerie de Santa Barbara en 2014 et l’attentat de Toronto en 2018, commis respectivement par Elliot Rodger et Alek Minassian, qui s’identifiaient tous les deux comme des incels. 

À l’origine, une femme, sous le pseudonyme d’Alana, a inventé le mot « incel » dans les années 1990 en voulant simplement créer un forum d’entraide pour les personnes seules. Aujourd’hui, le terme désigne seulement des hommes qui n’arrivent pas à trouver des partenaires amoureuses et sexuelles et qui en rendent les femmes responsables. Ils trouvent aussi des justifications physiques à cet échec. Par exemple, ils considèrent que s’ils sont seuls c’est parce qu’ils ont une mâchoire trop petite ou des poignets trop fins. 

Tuerie à Santa Barbara en 2014

Le 23 mai 2014, Elliot Rodger a tué six personnes et en a blessé 14 autres à Santa Barbara, en Californie, avant de se suicider. Dans un manifeste et une vidéo publiée en ligne la veille, il avait décrit sa solitude et sa frustration d’être toujours célibataire et de n’avoir eu aucune relation sexuelle à l’âge de 22 ans. Il se définissait comme un incel et voulait se venger des femmes. 

Cette communauté se distingue des autres groupes de l’androsphère* par son fatalisme. Elle ne voit pas d’échappatoire à sa condition : sa vision du monde n’entrevoit pas de possibilité de changement. 

L’expression de « pilule noire » symbolise cette idée. Les incels désignent, par cette métaphore idéologique, la prise de conscience du fait que la biologie déterminerait la possibilité de faire des rencontres, ainsi que d’une certaine domination féminine dans la sélection sexuelle. Avec cette vision, tout devient un motif pour justifier leur haine, et la violence physique serait alors une manière de reprendre le contrôle sur les femmes. Les membres de ce mouvement peuvent défendre l’idée que soumettre les femmes aux hommes ou renverser les institutions politiques constituerait le seul changement possible à leur condition.

Q. L. : Quels sont, selon vous, les principaux dangers liés au phénomène des incels ? 

A. S. V. : À ce jour, les incels ont tué une centaine de personnes. En comparaison avec d’autres groupes terroristes, ce n’est pas beaucoup. En réalité, peu d’incels passent à l’acte, heureusement, mais ils ne sont pas à prendre à la légère non plus. 

La société a tendance à les percevoir comme de simples « trolls » en ligne. Leurs références, leur vocabulaire, ou encore les notions d’« alpha, de bêta et de sigma »** se sont pourtant diffusés sur les réseaux sociaux au point de devenir courants, y compris chez les plus jeunes. Trop souvent, les gens emploient ce vocabulaire sans connaître son origine ou sa charge idéologique. Le fait que leur discours se propage et qu’on le banalise beaucoup constitue, pour moi, le principal danger. 

Ce discours doit aussi être observé en lien avec des tendances politiques en Occident. Avec la montée de l’extrême droite en Europe et en Amérique du Nord, le discours de certains politiciens se rapproche de celui des incels sur certains plans : leur façon de considérer le corps féminin et de vouloir le contrôler se retrouve dans le discours des incels. À mon sens, ce courant de pensée doit être pris au sérieux, car il ne constitue pas seulement un discours marginal en ligne, mais bien un phénomène social ancré dans notre culture. 

Q. L. : Pour écrire ce livre, vous vous êtes immergée dans l’un des plus grands forums en ligne des incels, qui rassemble 30 000 membres internationaux. Comment l’avez-vous vécu ?

A. S. V. : J’ai commencé à fréquenter ce forum en 2018. Au moment de rédiger mon mémoire, en 2020, la pandémie de la COVID-19 a fait que je me suis retrouvée en quarantaine, et passer autant de temps sur un forum avec un discours aussi violent et extrême contre les femmes n’était peut-être pas la meilleure chose pour ma santé.  

Plusieurs fois, j’ai ressenti le besoin de faire une pause, car ce travail avait une incidence sur mon moral et parce que je me sentais fatiguée. Parfois, j’en parlais un peu trop avec mes amis aussi. 

Lire des propos haineux, sexistes et violents quotidiennement a donc été difficile, mais je pense qu’après un moment, tu t’habitues. Parfois, je voyais même des blagues que je finissais par comprendre. Un peu comme pour le métier de journaliste de guerre, tu vois beaucoup de choses horribles et tu dois placer un voile devant toi pour faire avec. 

Q. L. : À partir de votre travail, quelles sont les pistes d’action possibles pour lutter contre la diffusion de ces discours haineux et prévenir leur impact social ?

A. S. V. : Je n’ai pas de « bonnes solutions », mais j’ai aussi écrit ce livre dans le but de débuter, ou plutôt de maintenir une conversation sur le sujet.  

Je pense qu’il faut cesser de traiter la violence contre les femmes comme une suite de cas isolés. Le sexisme, le harcèlement de rue et les féminicides font partie d’un ensemble, d’une violence contre les femmes commise par des hommes qui ne les estiment pas comme des êtres humains égaux à eux. 

Aussi, lorsqu’on aborde le discours de l’extrême droite, inclure sa dimension antiféministe, trop souvent ignorée, est nécessaire. 

Un autre point important serait de commencer par repenser la masculinité. Ce n’est pas le féminisme qui est allé trop loin, mais la crise du modèle masculin qu’il faut interroger. Cette réflexion doit venir des hommes eux-mêmes, ce n’est pas aux femmes de les « éduquer » ou d’adapter leur comportement pour leur convenir.

Commencer par reconnaître ce problème comme un problème politique, collectif et systémique, c’est déjà un pas essentiel.

* Androsphère : ensemble de communautés en ligne où des hommes échangent entre eux pour parler de problèmes qu’ils considèrent comme « exclusivement masculins », tout en revendiquant certains stéréotypes de genre et une haine des femmes. 

** Ce lexique ne vient pas des incels eux-mêmes, mais des théories de la psychologie évolutionniste. 

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