Webster présente certains personnages qui prennent vie grâce à l'exposition Fugitifs! le 6 août dernier au Musée des civilisations noires à Dakar.
Webster présente certains personnages qui prennent vie grâce à l'exposition Fugitifs! le 6 août dernier au Musée des civilisations noires à Dakar. Crédit : Geneviève Robitaille

Entretien avec le rappeur et historien Webster

Le rappeur québéco-sénégalais Aly Ndiaye, alias Webster, poursuit depuis 2019 un travail de mémoire sur le passé esclavagiste québécois. Son exposition Fugitifs !, présentée d’abord au Québec et en ligne, puis plus récemment au Musée des civilisations noires à Dakar, au Sénégal, rappelle un côté sombre de l’histoire. Le 14 octobre dernier, l’artiste a publié la suite logique de l’exposition, le recueil de nouvelles Fugitifs !, et Quartier Libre est allé à sa rencontre.

Webster se réjouit d’avoir exporté son exposition sur le continent africain. « D’un point de vue spirituel, il y avait toujours cette croyance chez les gens qui étaient enlevés du continent et amenés vers les Amériques que, quand ils mouraient, leur âme retournait vers l’Afrique, explique-t-il. Pour moi, de ramener l’image de ces personnes qui ont été en esclavage chez nous, en Afrique, c’est une manière de clore le cycle, d’aider à ramener leur âme, explique-t-il. C’est un peu ça aussi, le fait de présenter Fugitifs ! ici. »

Webster se trouvait le 12 août dernier au Club de pêche, à Dakar, à quelques pas de l’embarcadère vers l’île de Gorée, connue pour sa « porte du voyage sans retour ». Il confie l’émotion suscitée par un tel endroit. « Ça me fait le même effet à chaque fois, avoue-t-il, en référence à la Maison des esclaves. Plus je connais cette histoire-là, plus je me renseigne, plus ça devient difficile de visiter des lieux qui sont porteurs de cette mémoire-là. »

La porte du voyage sans retour à la Maison des esclaves sur l’île de Gorée au Sénégal. Crédit : Geneviève Robitaille

Déconstruire la théorie de l’art magique du Saint-Laurent

L’exposition Fugitifs ! et le recueil qui en découle s’inspirent de petites annonces de fuites publiées dans les journaux d’époque du Québec pour retracer les parcours et histoires des personnes majoritairement autochtones, puis afrodescendantes, réduites en esclavage dans la province. La fuite constituait alors pratiquement leur seul moyen de résistance à l’esclavage. 

« Il n’y avait pas beaucoup de gens en esclavage, comparativement à la société blanche libre, poursuit Webster. Même si toutes les personnes en esclavage décidaient de se lever en même temps et de se rebeller, elles n’avaient aucune chance de succès. » Il rappelle que le rapport de force était différent au Québec, où il n’y avait pratiquement pas d’esclavagisme commercial, comme dans le sud des États-Unis. Les pratiques terroristes de contrôle social pour intimider et décourager les esclaves s’avéraient donc inutiles. 

« Au Québec, on ne retrouve pas les mêmes types de sévices corporels qu’on retrouvait dans le sud des États-Unis ou dans les Antilles. Les gens, surtout les historiens nationalistes, essaient de nous faire croire que c’est par bonté d’âme, que nos ancêtres étaient meilleurs. J’appelle ça la théorie de l’art magique du Saint-Laurent. » 

Aly Ndiaye, alias Webster

Webster se désole face à la tendance de certain·e·s historien·ne·s à minimiser le passé esclavagiste au Québec. « Quand on essaye de banaliser l’esclavage, ça devient un problème, déplore-t-il. On le voit chez nous, les gens qui essaient beaucoup de banaliser l’esclavage pour se dédouaner, ils parlent d’un esclavage doux, léger. »

Faire front

« Quand on parle d’esclavagisme au Québec, même maintenant, ça choque les gens, parce qu’en plus de ça, ça vient à l’encontre du récit nationaliste du Canadien français opprimé, constate Webster. On a construit notre identité comme des gens opprimés par la majorité anglaise, les minorités francophones en Amérique, sans comprendre que le Québec blanc est aussi une majorité à l’interne. »

Le travail de l’artiste s’inscrit dans un combat contre le racisme systémique, et celui-ci est loin d’être terminé aujourd’hui, selon lui. Après plus de 20 ans de carrière, Webster continue de dénoncer les défis auxquels un artiste noir au Québec peut se heurter en traitant de sujets tels que l’esclavagisme et le racisme. 

« Les gens de droite ou de gauche qui sont blancs, qui critiquent le Québec, on ne leur dit pas qu’ils sont québécophobes, souligne-t-il. On les voit comme des membres d’une société avec des avis divergents, mais quand une personne racisée critique, tout d’un coup, on te renvoie à ta racisation. »

Il admet d’ailleurs que n’avoir pleinement assumé son identité québécoise que dans la vingtaine. Sa « québécité », comme il l’appelle, fait partie d’un tout. Le rappeur considère son identité comme multiple, puisqu’il ne se définit pas que par sa couleur de peau, ses origines sénégalaises ou sa religion, l’Islam. « Je suis québécois aussi, et ça, je dois le porter et en être fier, notamment parce que ça dérange des gens », affirme-t-il.

Webster continue néanmoins de traiter de ces thématiques dans ses raps. Après une pause de plus de six ans sur la scène musicale, il a aussi sorti le 15 mai dernier l’album WEB DuBois, nommé dans la catégorie Album hip-hop de l’année au Gala alternatif de la musique indépendante du Québec (GAMIQ) prévu le 29 novembre 2026.


Le dernier album de Webster, WEB DuBois, nommé au GAMIQ dans la catégorie Album hip-hop de l’année. 



Le recueil de nouvelles Fugitifs !, est sorti le 14 octobre 2026 aux éditions jeunesses Bayard Fugitifs ! – Bayard jeunesse. Webster sera en dédicace au Salon du livre de Montréal le 29 novembre 2026 de 18 h à 19 h.

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