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Défense nationale canadienne : les enjeux de la recherche universitaire à double usage

Alors que le gouvernement Carney prévoit d’investir plus de 80 milliards de dollars dans la Défense nationale sur cinq ans, l’Université de Montréal (UdeM) amorce sa réflexion sur la recherche sensible, dont les résultats pourraient servir à des fins à la fois civiles et militaires.

« Il y a une différence quand même très importante à faire entre de la recherche pour fabriquer des armes létales et faire de la recherche pour préserver la souveraineté de notre pays ou la sécurité des données des Canadiens », nuance le vice-recteur à la recherche et à l’innovation de l’UdeM, Vincent Poitout.

Il donne ainsi l’exemple de la cybersécurité, qui permet de protéger les données privées des Canadien·ne·s et d’assurer leur présence sur le sol canadien plutôt que sur des serveurs étrangers. Dans ce cas, l’espionnage industriel est susceptible d’en détourner les avancées.

M. Poitout a pour mandat de coordonner et d’orienter l’ensemble des activités scientifiques de l’UdeM. Si Ottawa envisage d’investir l’équivalent de 16 milliards de dollars par an dans la Défense, « il y a forcément une partie de ce financement qui va aller en recherche et développement », anticipe le vice-recteur, qui ajoute que cet investissement interpellera non seulement le secteur privé, mais aussi les universités.

Le moment est venu pour l’Université d’amorcer une réflexion sur la recherche à double usage (RDU), avait-il déclaré lors de l’assemblée universitaire d’octobre dernier. En effet, les travaux scientifiques de type RDU produisent des résultats qui, bien que légitimes, sont susceptibles d’être détournés à des fins malveillantes.

La RDU soulève ainsi des enjeux pour la communauté scientifique : les publications scientifiques, les collaborations internationales, l’évaluation par les pair·e·s, le respect de la politique de libre accès à la recherche de l’UdeM sont des aspects du travail scientifique non adaptés par défaut aux exigences de sécurité nationale que pose la RDU.

Lourde responsabilité

Le professeur titulaire au Département de pathologie et biologie cellulaire de l’UdeM Roger Lippé soulève des inquiétudes notamment quant à la question des partenariats internationaux.

En janvier 2024, Ottawa a mis en place une nouvelle Politique sur la recherche en technologies sensibles et sur les affiliations préoccupantes. Celle-ci prévoit que tout·e chercheur·euse d’un domaine des technologies sensibles ne doit pas avoir d’affiliations avec des membres de l’une des plus de 100 universités inscrites sur un registre en raison de leur proximité avec des organisations militaires ou de sécurité d’État, selon le ministère de la Sécurité publique. La liste en question recense des instituts basés surtout en Chine, en Iran et en Russie.

Les chercheur·euse·s ne sont pas nécessairement outillés pour s’assurer que leurs découvertes ne tombent pas entre de mauvaises mains, selon M. Lippé. « Comme simple citoyen de l’Université de Montréal, comment je fais pour savoir que je pourrais avoir causé [involontairement] des enjeux de cette nature-là ? s’interroge-t-il. Je ne peux pas enquêter sur chaque personne avec qui j’interagis. ».

Terrain de possibilités et d’inconnues

À la connaissance de M. Poitout, un seul programme jusqu’à présent finance explicitement des travaux de RDU. Le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) alloue un supplément de 120 000 dollars sur trois ans si le projet a des retombées civiles et militaires non létales.

En revanche, les scientifiques abandonnent le droit de publier leurs résultats dans des revues s’ils souhaitent bénéficier du montant. Une telle décision est lourde de conséquences, affirme M. Lippé. « La publication est notre monnaie d’échange pour aller chercher d’autres financements pour de futures recherches », rappelle-t-il.

En novembre dernier, la Défense nationale du Canada a créé le Bureau de la recherche, de l’ingénierie et de leadership avancés en matière d’innovation et de science (BORÉALIS).

Le Bureau créera notamment des milieux sécurisés au sein desquels seuls des partenaires autorisé·e·s, y compris du milieu universitaire, concevront et testeront des technologies émergentes.

Pour créer BORÉALIS, le budget fédéral du gouvernement Carney a prévu un investissement initial de 68,2 millions de dollars dans le cadre de la Stratégie industrielle de défense. Le ministère de la Défense nationale (MDN), le Conseil national de recherches Canada (CNRC), le Centre de la sécurité des télécommunications Canada (CST) et Innovation, Sciences et Développement économique Canada (ISDE) se partagent cette enveloppe.

Par voie de courriel, le responsable des relations avec les médias du MDN, Kened Sadiku, a confirmé à Quartier Libre que l’accent sera mis sur la recherche de technologies à double usage civil-militaire dans divers secteurs tels que l’aérospatial, la cybersécurité, l’informatique quantique et l’intelligence artificielle.

Pour M. Poitout, la RDU est à la fois un casse-tête et une occasion à saisir. « Je pense qu’en tant que grande université, on ne peut pas être absente de cet effort pour renforcer la souveraineté canadienne, affirme-t-il. Par contre, c’est un sujet sensible qui couvre énormément d’aspects différents. »

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