Colis clandestins pour le Venezuela

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Par Cédric Thévenin
jeudi 25 avril 2019
Colis clandestins pour le Venezuela
L’étudiante Maria Alejandra Lacruz Mendoza avec un objet sur lequel est inscrit « Dieu t’aime ». Les donateurs écrivent des messages sur les produits envoyés au Venezuela. Crédit photos : Cédric Thévenin.
L’étudiante Maria Alejandra Lacruz Mendoza avec un objet sur lequel est inscrit « Dieu t’aime ». Les donateurs écrivent des messages sur les produits envoyés au Venezuela. Crédit photos : Cédric Thévenin.
Récompensée pour son engagement au sein du programme humanitaire Venezolanos por la vida*, l’étudiante à la maîtrise en communication Maria Alejandra Lacruz Mendoza a gagné une bourse des Services aux étudiants (SAÉ). Quartier Libre l’a accompagnée alors qu’elle confectionnait des colis destinés au Venezuela, en proie à une crise humanitaire.
On est tannés de voir des gens mourir. Il faut que l’aide entre en masse au Venezuela. »
Soraya Benitez Directrice de CVDF

Au cœur de l’arrondissement Villeray – Saint-Michel – Parc-Extension, dans un entrepôt, au milieu d’un couloir étroit éclairé par des néons, sept personnes s’activent au milieu de cartons. Leur activité fébrile est rythmée par des exclamations en espagnol, des rires et des chants.

« On est stressé, mais on rit », confie Maria Alejandra Lacruz. Puis elle cite sa compatriote Soraya Benitez : « Au Venezuela, on pleure en dansant la salsa. »

L’étudiante est bénévole pour le programme humanitaire de l’organisation à but non lucratif Canada Venezuela Democraty Forum (CVDF). Elle participe à la confection de colis envoyés au Venezuela, jusqu’à présent clandestinement. Elle a gagné grâce à cette action une bourse d’engagement des SAÉ d’une valeur de 1 500 $ pour la deuxième année consécutive.

La Vénézuélienne affirme avoir toujours fait du bénévolat. Mais l’engagement qu’elle prend depuis deux ans semble revêtir une importance particulière pour elle. « En ce moment, c’est une façon d’être utile dans la crise extrême (voir encadré) que vit mon pays », explique-t-elle.

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 « Sauver des vies »

  Maria Alejandra Lacruz dit souffrir en pensant à la situation que vivent ses proches au pays. « Ma cousine m’a écrit qu’elle n’a presque pas mangé      pendant trois jours pour nourrir son fils, raconte-t-elle. Imagine ce que j’ai ressenti. » Elle estime que son action est un devoir. « Il s’agit de sauver des vies, littéralement », résume celle qui considère ceux s’impliquant avec elle comme sa famille élargie.

Il est difficile pour l’étudiante de travailler et de poursuivre ses études. « C’est comme avoir une famille dans un pays en guerre. On ne dort pas à cause des cauchemars, raconte-t-elle. Tu ne sais jamais ce qui va arriver. » Elle ajoute, approuvée par ses compatriotes qui l’entourent, avoir beaucoup de mal à exprimer ses états d’âme.

 Au grand jour

 La directrice de CVDF, Soraya Benitez, témoigne que son organisme a envoyé depuis trois ans plus de six tonnes de colis humanitaires clandestinement. Jusqu’à présent, les médicaments, les produits d’hygiène, les articles pour bébés et personnes âgées ainsi que le matériel médical étaient dissimulés dans des cartons par des vêtements. Des intermédiaires les transportaient directement aux destinataires vénézuéliens, en passant par Miami et Curaçao. Mme Benitez affirme être informée de l’arrivée des colis grâce à des photos envoyées par des contacts présents sur place.

« Depuis le 23 février [jour où l’aide américaine est entrée au pays], on ne se cache plus, lâche la directrice. On est tannés de voir des gens mourir. Il faut que l’aide entre en masse au Venezuela. » Elle indique que son organisme envoyait jusqu’à présent entre 50 et 70 cartons par mois, le coût pour chacun d’eux s’élevant à 150 $, voire 180 $.

Elle prévoit d’en envoyer 300 par conteneur dans les prochains jours, espérant ainsi économiser la moitié des frais d’expédition. « Peut-être que les colis n’entreront pas au Venezuela, c’est une possibilité », admet-elle. Mme Benitez déclare néanmoins compter sur la cupidité des fonctionnaires corrompus de l’administration du président Nicolas Maduro pour les faire parvenir à des organisations non gouvernementales et à des hôpitaux, restant volontairement vague sur les moyens utilisés.

Frontières poreuses ?

L’organisme à but non lucratif Canadian Venezuelan Engagement Foundation (CVEF) participe également à la confection des colis. Sa directrice, Glenie Salazar, souligne que leur contenu a évolué afin de correspondre à la situation vénézuélienne, qui empire. On y trouve maintenant des chandelles, des lampes de poche, des chaussures, du papier toilette, des serviettes hygiéniques, du shampooing, du dentifrice, des brosses à dents, entre autres.

« C’est épouvantable qu’on doive envoyer des choses comme ça, s’insurge Mme Salazar. J’ai confectionné beaucoup de colis, et à chaque fois, ça me met en colère. » Elle rappelle que le Venezuela a connu la prospérité autrefois, et dénonce la mauvaise gestion de l’économie par ses dirigeants.

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Les bénévoles utilisent des codes de couleur pour identifier les contenus des différentes boîtes.

Mme Benitez affirme travailler directement sous la direction de l’Assemblée nationale vénézuélienne, présidée par Juan Guaido. De nombreux pays, dont le Canada, ont reconnu l’homme politique depuis qu’il s’est autoproclamé président de la République par intérim le 23 janvier dernier. Toutefois, le président Nicolas Maduro reste pour le moment au pouvoir.

Le successeur d’Hugo Chavez a ordonné à l’armée de bloquer un convoi humanitaire américain en février dernier. Mme Benitez croit pourtant qu’il est possible de faire passer des colis à l’intérieur des frontières du Venezuela. « Quand tu veux ouvrir une porte, tu continues à sonner », assène-t-elle. La directrice assure qu’une partie de l’aide américaine est arrivée à destination.

* Vénézuéliens pour la vie

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