Chez Monique

icone Culture
Par Pascaline David
mercredi 27 octobre 2010
Chez Monique

Quartier Libre a rencontré Monique Mercure en son propre repère afin de souligner les 50 ans* de l’École nationale de théâtre du Canada (ÉNT). Directrice générale (1991-1997) puis directrice artistique (1997-2000) de l’ÉNT, Monique Mercure est une sommité du monde de l’interprétation. Inspiré, Quartier Libre a créé une entrevue-portrait-pièce de théâtre.

La scène est à Montréal (2010), dans le Vieux.

CARACTÈRES ET COSTUMES DES RÔLES PRINCIPAUX

MONIQUE MERCURE

CARACTÈRE: Rare dame de quatre-vingts ans, passionnée, le regard vif et assuré, élégante par nature et par éducation, remplie d’estime pour la culture et de mépris pour le béton, intense et passionnée dans l’accent et dans le langage ; belle madame; femme d’Art et de Culture.

cism

COSTUME: soigné ; léger pantalon gris à plis, cheveux soyeux sans repentirs**, lunettes rectangulaires, ongles vernis, foulard coquet et doux au regard ; tout doit indiquer, dès qu’on la voit, que Monique Mercure est curriculumement remarquable***.

BERGER

CARACTÈRE: Jeune femme pâle de vingt-cinq ans, énergique du sourcil, mais flegmatique du regard, amicale avec tout le monde, à l’affût, simple et presque maladroite dans ses manières, le propos rare, la démarche louche ; journaliste.

COSTUME: Fruste ; chandail blanc de format inusité, coat de cuir rouge marqué par la vie, souliers mous et usés, vieille paire de jeans élimés, abîmés, fanés, altérés, avachis, fatigués, détériorés, déchirés, troués mais rapiécés, glissant sous les hanches ; ceinture noire de friperie, étirée ; cheveux remontés dans un désordre non planifié ; sans gel, sans maquillage ; tout doit indiquer, dès qu’on la voit, que Berger est journaliste en début de carrière.

ACTE PREMIER (et UNIQUE):

La scène représente un salon aux allures de patrimoine québécois. À gauche, des fauteuils victoriens et une bibliothèque des morts remplie de photos d’une autre époque, de documents, de prix Gémeaux, Génie et autres Palmes d’or. Sur le mur du fond, des oeuvres et un piano Lesage orné de partitions de Igor Stravinsky. Au centre de la pièce, le livre No culture, no future dort sur une table ronde. Au mur de droite, une porte d’entrée. À droite de la pièce, sur le mur du fond, une ouverture donne sur la cuisine. Installée à la petite table de la cuisine, Monique Mercure se vernit les ongles, le regard errant sur les pages d’un Paris Match.

SCÈNE PREMIÈRE • MONIQUE, BERGER

 

Une sonnerie retentit. Monique Mercure sursaute, se vernit une jointure par mégarde, hausse un sourcil, gris. Elle se précipite d’une démarche élégante vers la porte d’entrée. Elle tourne la poignée d’une main qui en a tourné d’autres.

MONIQUE, à Berger qui entre dans la pièce, deux sacs à l’épaule. Mon Dieu! (Regardant sa montre, prenant garde de ne pas abîmer ses ongles, qu’elle fait sécher.) Avions-nous dit 13 h? (Berger acquiesce, entreprenant de se déchausser.) J’avais noté 14 h. Le 14, à 14 h ! Non non non, gardez vos chaussures. Entrez entrez, j’étais en train de me faire les ongles. (S’éventant les mains pour appuyer ses dires.) Avions-nous vraiment dit 13 h ? (Berger acquiesce, avançant sur la pointe des pieds dans la pièce, comme pour ne rien souiller de ses souliers usés.) Avoir su ! Tiens, vous avez une caméra ? Je devrai me maquiller. (Désignant les fauteuils d’un geste gracieux.) Asseyez-vous. Je ne vaque pas souvent dans cette pièce ; je préfère le salon et la cuisine. (Parcourant la pièce du regard, comme pour s’y familiariser.) J’habite ici depuis 1977 ; je ne suis pas d’un genre nomade, je suis plutôt ermite. (S’asseyant dans un fauteuil simple.) Il est très rare que j’accorde des entrevues.

BERGER, grave. – Je suis chef pupitre culture du Quartier Libre, journal indépendant de l’Université de Montréal, qui existe depuis plus de 90 ans.

SCÈNE II • LES MÊMES

BERGER. Entreprenant de noircir un peu plus son cahier de notes défraîchi. – Vous disiez ?

MONIQUE, sans pudeur. – Il y a une énorme inflation de festivals et des quantités énormes d’argent y sont investies. Est-ce qu’il y en a trop, je ne sais pas. Est-ce que ça diffuse la culture, je ne sais pas. Le Festival International de Jazz de Montréal, par exemple, est un festival de n’importe quoi. (Soupirant avec ardeur.) Je suis bien découragée de Montréal. Êtes-vous passée dans le Quartier des spectacles ? Tout cet argent investi dans le béton aurait pu être donné à des artistes qui crèvent la faim, et qui font de la culture. Attendez. Je vais aller fermer la radio. J’écoutais ce que Les Ex pensaient. (Elle se lève et se dirige vers la cuisine d’un pas martelant.)

MONIQUE, se réinstallant en son fauteuil. – J’ai une fille, et deux jumeaux. S’ils sont identiques, je ne sais pas. (Se perdant dans ses pensées.) Je ne vis pas beaucoup parmi les jeunes. Je ne fréquente pas les punks parce que ça me désole. Les jeunes de moins de 35 ans que je rencontre à la télé sont ignorants. Je leur parle de Klimt, ils ne connaissent pas. Honegger et Claudel, non plus. (Dévisageant Berger d’un sourire sans faille.) Baudelaire, peut-être, Schubert, aucune idée. Gratien Gélinas, peut-être. Savez-vous pourquoi une salle du Théâtre Denise-Pelletier s’appelle Fred-Barry ? (Berger s’affaire à noter.) Certains jeunes ne savent pas ce qu’est un Stradivarius. Avez-vous vu Les enfants du paradis ? Jutra, peut-être ? Truffaut, non? Alors, je me décourage. C’est la connaissance qui fait que la fréquentation des arts est plus riche, plus intéressante. Moi, qui n’ai qu’une 9e année, je suis très cultivée, je connais l’histoire et la géographie, j’écris le français sans faute. Il ne faut pas être des dinosaures et dire que c’était mieux dans l’ancien temps. Je ne suis pas très forte en arithmétique. Mais plutôt que d’enseigner aux enfants en leur mettant du Pablum dans la bouche, il faudrait les faire travailler un peu, leur donner une discipline. Les élèves d’aujourd’hui n’ont que des droits, pas de devoirs. Ça me choque. Si tu as tous les droits, qu’est-ce que tu veux faire dans la vie ? À 80 ans, je suis un peu déçue de l’évolution de la société. (Marquant une pause.) Je ne sais pas quoi vous dire, je n’ai plus d’opinion, je vous laisse mes états d’âme, je n’ai pas de solution. Je vis dans un monde que je ne comprends pas ; peut-être que je suis un vieux dinosaure. (S’attendrissant.) L’âge d’or de la culture au Québec ? L’âge d’or, c’était les années 1970, lorsque tout était possible. À Montréal, c’était le party. On voyageait régulièrement, ça ne coûtait presque rien. On fumait, on buvait, on baisait. La vie était facile. Il y avait du travail. Il y avait peut-être des pauvres mais nous on ne les voyait pas. On était trop saouls, peut-être. (Le téléphone sonne. Monique court vers la cuisine.)

SCÈNE III • LES MÊMES

MONIQUE, fredonnant Oh baby baby it’s a wild world. – Cat Stevens, oui oui, je l’aime. On m’a un jour demandé qui était mon chanteur préféré. J’ai dit que s’il n’y en avait qu’un ce serait Gerry Boulet parce qu’il a une beauté, une voix et il est sexy : une réponse de jeune femme… même si j’avais 65 ans. (S’esclaffant avec justesse.) Gerry, je l’ai connu, il était pour moi une grande merveille : un gars très simple qui inspirait des poètes ! (Jetant un regard vers le piano.) Et Brahms ! Bach! Mozart! Schumann! Bartok ! Debussy ! Ravel ! Voilà ce qui fait mon bonheur. (Marquant une pause.) Les affaires excitées, quand ça crie fort, ça ne me touche pas. (Berger sort une caméra, et entreprend de disposer des trophées.) Je n’utilise pour ma part que des appareils jetables. Ce n’est pas très écologique, mais je ne suis pas très technologique. Vous voulez me photographier avec mes Gémeaux et Génie ? (Faisant la moue.) Je vous avais préparé des photos, mais d’accord. Je vais me maquiller.

SCÈNE IV • LES MÊMES

MONIQUE, sur le bord de la porte. – Vous allez être mêlée, quand vous allez débrouiller tout ça ! Ne me faites pas de tort qu’on m’envoie des lettres dans le journal. Dites au moins qu’à mon grand âge, j’ai encore de la passion et des questions.

 

* Les festivités débutent au Monument National le 2 novembre 2010.

** Repentirs: cheveux roulés en tire-bouchons et pendant des deux côtés du visage.

*** Peu d’actrices ont eu une carrière aussi brillante que celle de Monique Mercure.