Aux débuts de la culture indépendante

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Par Catherine Poisson
lundi 28 mars 2016
Aux débuts de la culture indépendante
Il est possible de tester certains jeux sur des émulateurs créés par le professeur spécialiste en histoire du jeu vidéo, Carl Therrien. Crédit Photo : Charles-Olivier Bourque
Il est possible de tester certains jeux sur des émulateurs créés par le professeur spécialiste en histoire du jeu vidéo, Carl Therrien. Crédit Photo : Charles-Olivier Bourque
L’exposition ZX Spectrum, présentée jusqu’à la fin mai au Carrefour des arts et des sciences de l’UdeM, offre de renouer avec les premiers jeux vidéo indépendants et même de les tester. Quartier Libre s’est penché sur cette technologie d’hier, qui inspire les jeux de demain.

Premier ordinateur accessible au grand public, le ZX Spectrum marque un tournant dans l’industrie du jeu vidéo britannique. Selon le commissaire de l’exposition et chercheur spécialiste des nouveaux médias Skot Deeming, le marché actuel du jeu vidéo rend une telle exposition des plus pertinentes. « Le mouvement créé par le ZX Spectrum constitue la première ère de la culture indépendante du jeu vidéo, explique-t-il. Son influence se fait encore sentir aujourd’hui. »

Lancé au Royaume-Uni en 1982, ce microordinateur de 8 bits [NDLR : terme associé aux unités de données en informatique] fait de l’ordinateur un objet culturel. Tout le monde peut alors devenir créateur de jeux vidéo, mais les capacités de la machine sont limitées, même pour l’époque. « La beauté du ZX Spectrum, c’est qu’il ne permettait rien, lance en riant le professeur au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques, spécialiste d’histoire du jeu vidéo Carl Therrien. Alors on pouvait tout faire. »

Il explique que la coloration en bloc, unique possibilité qu’offre cet ordinateur, rend impossible tout graphisme réaliste. « Ça rappelle les jouets Lego, commente-t-il. On dirait que les jeux sont créés par des enfants. » Confrontés à cette contrainte, les créateurs se sont alors lancés dans le surréalisme, créant des jeux absurdes, psychédéliques et qui ont un effet très net sur le joueur.

Pour l’étudiant à la maîtrise en études du jeu vidéo Adam Lefloïc-Lebel, miser sur la nostalgie du public est toujours gagnant. « On a beau investir des millions pour une technologie plus performante, l’industrie devient une grosse machine économique et ça entraîne un désenchantement, pense l’étudiant. Les gens veulent retrouver l’émotion qu’ils avaient lorsqu’ils étaient enfants. » Lui-même nostalgique, Adam s’intéresse davantage à la préservation des jeux vidéo qu’à leur création, convaincu que ce sont des objets culturels qui, comme le ZX Spectrum, ont encore beaucoup à offrir à la culture du jeu.

M. Deeming a choisi de présenter deux lignées représentatives des tendances lancées par le ZX Spectrum, soit les jeux dits « cols bleus » et les explorations formelles. Les premiers, généralement créés par la classe ouvrière, touchent à des préoccupations sociales et sont truffés de messages politiques, comme Wanted : Monty Mole, qui évoque la grève des mineurs ayant secoué le Royaume-Uni au début des années 1980. Les jeux d’explorations formelles, quant à eux, ont fait exploser les contraintes habituelles du design de jeu et de l’expérience présentée. C’est le cas notamment de Deus Ex Machina, dont la trame sonore se trouve sur une cassette séparée, qui doit être synchronisée avec le jeu par le joueur lui-même.

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La montée des indépendants

Le milieu des développeurs indépendants est en pleine effervescence, selon M. Therrien et cette montée n’est pas étrangère au mouvement lancé par le microordinateur anglais. « Le ZX Spectrum, c’est la liberté absolue, exprime-t-il. C’est cette vision très romantique du créateur qu’offre le milieu indépendant. »

Le diplômé de la mineure en études du jeu vidéo Christopher Chancey a lancé son studio, ManaVoid Entertainment, cofondé avec deux amis, et s’apprête à lancer son premier jeu vidéo, Epic Manager. « Pour moi, c’était essentiel d’avoir le plein contrôle créatif, explique-t-il. Et puis, quand ça marche, les retombées économiques sont plus intéressantes, parce que l’équipe est plus petite. » Selon Christopher, la multiplication des outils gratuits en ligne et des plateformes de financement participatif comme Kickstarter ou Steam, contribue à attirer de plus en plus de créateurs et de joueurs vers les jeux indépendants.

De son côté, l’étudiante à la mineure en études du jeu vidéo Camille Côté soutient en effet qu’elle serait tout aussi heureuse dans un grand studio comme Ubisoft ou Warner Bros Games que chez un développeur indépendant. « Mon rêve est simplement d’être dans cette industrie, explique l’étudiante. C’est la technologie avec laquelle j’ai grandi et qui me fascine depuis que je suis toute petite. »

Les jeux Wanted : Monty Mole et Deus Ex Machina, ainsi que six autres titres, peuvent être testés par les visiteurs de l’exposition grâce à des émulateurs pensés par M. Therrien. Le ZX Spectrum lui-même peut être admiré en vitrine seulement, n’étant plus compatible avec la technologie actuelle. Un écran tactile permet également de feuilleter un magazine qui accompagnait le ZX Spectrum pour expliquer son fonctionnement et potentiel aux nouveaux utilisateurs.