Ovationné à la Mostra de Venise, le documentaire NAZA, de Yuval Abraham et Rachel Szor, est à l’affiche au Québec depuis le 2 octobre dernier. Par l’entremise des témoignages de 24 membres de l’armée et du renseignement israéliens, le film décortique les rouages de l’appareil militaire d’Israël dans ses frappes aériennes sur Gaza. Fruit d’un long processus d’enquête, NAZA est une œuvre glaçante, qui fait entendre l’horreur plutôt que de la montrer.
Sur les toits de Tel-Aviv, en pleine nuit, des silhouettes sans visage parlent de chiffres. Quinze, vingt, parfois bien davantage. Derrière chacun de ces nombres se cachent des vies : celles des civil·e·s qu’une frappe aérienne peut tuer en plus de sa cible. L’armée israélienne leur donne un nom, NAZA, acronyme hébreu de nezek agavi, les « dommages collatéraux ». Ce mot donne son titre au nouveau documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, le duo israélien déjà oscarisé pour No Other Land en 2025.
Journalisme d’investigation
Le film prolonge un long travail d’enquête. En 2024, le journaliste israélien indépendant Yuval Abraham révélait en effet, dans le quotidien britannique The Guardian, l’existence de Lavender, un logiciel d’intelligence artificielle qui analyse les données de surveillance des habitant·e·s de Gaza afin d’établir des listes de cibles présumées liées au Hamas. The Guardian coproduit aujourd’hui le documentaire.
Les deux cinéastes ont mis près de trois ans à convaincre 24 membres de l’armée et du renseignement de témoigner, sous couvert d’anonymat (ils apparaissent sous forme de silhouette et leurs voix sont modifiées), par crainte de représailles du gouvernement israélien.
Des vies réduites à des chiffres
Les témoins décrivent Lavender, dont la marge d’erreur atteindrait 15 %, selon l’un d’eux. Ils détaillent aussi Where’s Daddy?, un système d’écoute qui repère le moment où une personne ciblée rentre chez elle. L’armée peut alors frapper le domicile, parfois lorsque la famille se trouve à l’intérieur. À la manière de l’interface d’un jeu vidéo, les logements de Gaza deviennent des numéros et les quartiers des zones colorées sur une carte. « Une fois, on a reçu l’autorisation de tuer 500 personnes pour une seule cible », confie un témoin. « L’objectif était la quantité et non pas la qualité », résume un autre.
Parfois, les témoins s’emparent d’une feuille et d’un crayon pour dessiner en quelques traits le fonctionnement de ces dispositifs. Presque enfantins, ces croquis sont glaçants tant ils contrastent avec l’horreur décrite. C’est là toute la puissance du documentaire, qui force l’imagination du pire, sans le montrer directement.

Les rouages de l’obéissance
Face aux questions, parfois orientées, de Yuval Abraham, certains témoins déroulent leur récit sans retenue, au nom d’une mission fixée par le gouvernement et du désir de venger l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. « Mon rôle est purement technique », « si je ne fais pas confiance au système, tout s’effondre », avouent certains d’eux.
Le documentaire a d’ailleurs provoqué une tempête politique en Israël, où le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, et le ministre de la Culture, Miki Zohar, menacent de retirer la citoyenneté israélienne des deux cinéastes, accusé·e·s de trahison.
Imaginer Gaza
Entre les entrevues, la caméra glisse lentement sur les façades de Tel-Aviv. Derrière les fenêtres, des familles cuisinent, regardent la télévision. Longs et contemplatifs, ces plans installent une comparaison éprouvante : à une soixantaine de kilomètres, sur la même côte, d’autres foyers s’effondrent sous les bombes.
Les images de Gaza sous les décombres n’arrivent qu’à la toute fin du film et ne durent que quelques minutes. Là encore, NAZA ne cherche pas à dévoiler des massacres déjà documentés, mais rappelle plutôt l’urgence d’une situation actuelle, d’une histoire qui n’appartient pas au passé.
| OÙ VOIR LE FILM ? En salles à Montréal : Cinéma du Parc, Cinéma du Musée et Cinéma Moderne. En ligne : offert gratuitement sur le site Internet du Guardian à partir de fin novembre. |
