Les Francofolies, le Festival international de Jazz, Juste pour rire… L’été québécois a encore une fois vibré au rythme des festivals. Des foules record, des scènes animées, une vitalité culturelle indéniable. Pourtant, derrière les chiffres de fréquentation et les annonces de « retombées économiques record », des questions de transparence et de conséquences persistent.
La veille, des milliers de personnes chantaient et dansaient. Pourtant, au petit matin, les scènes ont déjà disparu et les équipes s’affairent à ramasser, à trier, à nettoyer et à faire le bilan. Derrière les strass et les paillettes, le public et les millions de dollars annoncés en retombées, les résident·e·s, les travailleur·euse·s, les contribuables et l’environnement absorbent aussi une partie des coûts. Des questions émergent : le Québec gagne-t-il à multiplier les festivals ? Qui profite de la fête… et qui en paie le prix ?
Économie : le grand mirage ?
À première vue, la facture des festivals semble flatteuse. Annuellement, les grands événements attirent des visiteur·euse·s, remplissent les hôtels et stimulent les commerces locaux. À Montréal, ils participent aussi à l’image de la métropole comme destination culturelle, au point d’en devenir une « signature de la ville », d’après l’expertise du professeur au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, Mohamed Reda Khomsi.
| Le cas Angine de Poitrine Parfois, un seul concert suffit pour comprendre l’ampleur que peuvent prendre les festivals de Montréal. Le 27 juin dernier, le groupe Angine de Poitrine a investi la scène extérieure du Festival international de Jazz de Montréal. Le duo québécois, devenu un phénomène viral en quelques mois, a attiré une foule si importante que les accès au site étaient bloqués. Dans le public, près de 60 000 spectateur·rice·s ont répondu présent·e·s. Malgré la foule imprévue, six hospitalisations et une équipe technique réduite, le concert est aujourd’hui entré dans l’histoire du festival. Une performance impressionnante pour un groupe encore inconnu du public il y a un an ! |
Les organisateur·rice·s mettent régulièrement de l’avant ces retombées pour justifier l’importance des festivals et des investissements publics. À titre d’exemple, le Regroupement des événements majeurs internationaux (RÉMI) a annoncé l’an passé que le festival Juste pour rire avait engendré 28 millions de dollars de bénéfices économiques. Pourtant, que recouvrent exactement ces « effets économiques » ? Un dollar dépensé dans un festival est-il réellement un dollar créé pour l’économie ?
Dans un article publié dans Options politiques en 2023, l’économiste Yvan Stringer remet en question cette manière de calculer les effets sur l’économie. Selon lui, distinguer l’activité créée de ses revenus engendrés est essentiel : une personne qui dépense 100 dollars dans un festival de Montréal aurait-elle dépensé cette somme ailleurs ? À l’échelle du Québec, seules les dépenses de visiteur·euse·s extérieur·e·s constituent une véritable rentrée d’argent.
Il critique également l’intégration des subventions publiques dans certaines études. Une subvention représente en effet avant tout un transfert d’argent et non une création de richesse. L’économiste Philippe Goulet Coulombe a invité lui aussi à la radio 98.5 à relativiser les chiffres annoncés.
Pour l’économiste et associé fondateur d’AppEco Pierre-Emmanuel Paradis, « chercher quel est l’afflux net d’argent qui est associé à l’événement et qui ne se serait pas produit si l’événement n’avait pas existé pour l’économie du Québec » est nécessaire.
Le directeur général du RÉMI, Martin Roy, défend également cette logique en parlant de « l’argent neuf » apporté par les visiteur·euse·s extérieur·e·s : de l’argent « qui ne serait pas ici autrement ».
Les retombées économiques ne sont toutefois qu’une partie des coulisses de cette saison estivale, car au-delà des chiffres, les festivals transforment aussi le quotidien des villes et de ses habitant·e·s.
Une ville vivante… ou envahie ?
Pendant quelques jours, voire plusieurs semaines, c’est tout un quartier qui change de rythme. Les restaurants se remplissent, les commerces accueillent de nouveaux client·e·s et les rues deviennent des lieux de rencontre. Ces événements d’envergure participent à façonner l’identité culturelle de Montréal.
Ces rassemblements génèrent aussi des emplois temporaires dans l’accueil, la restauration, la sécurité ou la production.

Mais pour les habitant·e·s des quartiers qui accueillent les festivals, l’expérience peut être toute autre. Une étude menée entre 2021 et 2023 par la Ville de Montréal, la Direction régionale de santé publique et l’Université McGill s’est précisément intéressée aux environnements sonores liés aux festivals et à la piétonnisation dans le Quartier des spectacles, le Quartier latin et le Village.
Pendant deux mois, des mesures acoustiques ont été réalisées, 400 personnes ont été sondées et 29 résident·e·s ont tenu un journal de bord. Si l’étude relève une appréciation générale positive des activités récréatives, elle souligne également que les perturbations sonores peuvent « entacher le plaisir des sons associés à la piétonnisation ou aux festivals », voire « inciter des résidentes et résidents à déménager ».
Les économistes appellent ces effets des « externalités », à savoir des conséquences d’une activité qui ne sont pas nécessairement assumées par celles et ceux qui en tirent les bénéfices. À partir de quel moment un événement censé dynamiser un territoire commence-t-il à le dégrader ? « Si l’événement devient trop gros pour son site d’accueil, alors effectivement, ça peut devenir vraiment un fardeau », explique M. Khomsi.
Une fête peut-elle être durable ?
Chaque foule attirée s’accompagne aussi de déplacements, de consommation, de déchets et d’infrastructures temporaires. Reste alors une dernière facture à mesurer : celle laissée à l’environnement. Gobelets réutilisables, poubelles de tri, bouteilles d’eau bannies, transports en commun encouragés… Les festivals québécois multiplient les initiatives pour réduire leur empreinte environnementale, mais sont-elles vraiment celles qui comptent le plus ?
L’empreinte écologique d’un événement ne se résume pas aux déchets laissés au sol. Le déplacement de milliers de personnes, en voiture ou par voie aérienne, peut peser lourd dans le bilan. Le transport des artistes et des équipes, l’énergie dépensée et les infrastructures temporaires représentent également des sources d’émissions de gaz à effet de serre. Un gobelet réutilisable peut donc réduire les déchets, mais ne garantit pas un festival « vert ».
Cette évolution se retrouve aussi dans la manière d’évaluer les festivals. « Aujourd’hui, il y a des modèles pour calculer […] l’impact social, l’impact durable, écologique », souligne M. Khomsi, en parlant des mesures en développement du Conseil québécois des événements. Des critères d’écoresponsabilité encadrent ainsi certaines pratiques, comme la réduction du plastique à usage unique ou l’encouragement au transport collectif.
| Travailler en faisant la fête Allier l’utile à l’agréable ? C’est la décision qu’a prise l’étudiant de HEC Montréal Josselin Kniebülher cet été. « Entre le salaire horaire, les tips et l’ambiance […] ça valait largement le coup ! », s’exclame-t-il. Employé de saison dans un kiosque de frappés aux fruits et de crèmes glacées sur cinq festivals de la ville, le jeune homme de 25 ans a pu, malgré un horaire surchargé et une météo parfois capricieuse, allier le plaisir des festivités à un salaire pouvant l’aider à financer ses études, une aventure qu’il retenterait « sans hésiter ! » Une belle manière pour la communauté étudiante québécoise de saisir les occasions qu’offrent ces festivals ! |
Pour savoir si un festival est réellement plus durable, encore faut-il mesurer où se trouvent ses principaux impacts et quelles actions permettent de les réduire. « Je pense qu’il faut regarder ça à 360 degrés », estime M. Roy, qui met en balance les bénéfices économiques, culturels et touristiques et les impacts environnementaux.
Alors, que faire ?
Faut-il arrêter de faire la fête ? Pas nécessairement. Les festivals restent un marqueur d’un été réussi et un symbole du rayonnement de Montréal à l’échelle mondiale. La question est plutôt de savoir lesquels financer, pour qui et à quelles conditions.
Le succès d’un festival ne peut pas se mesurer uniquement au nombre de visiteur·euse·s, de billets vendus ou de millions de dollars de « retombées ». Regarder ce qui reste dans le territoire, qui en bénéficie et qui absorbe les coûts est crucial.
« Qu’est-ce qu’on laisse pour la communauté locale pour la suite ? » s’interroge M. Khomsi, qui souligne aussi l’importance de l’acceptabilité sociale comme indicateur essentiel. « Un festival doit pouvoir trouver sa place auprès des populations qui l’accueillent », insiste-t-il. M. Roy reconnaît pour sa part une limite à la multiplication des événements. Interrogé sur la possibilité que trop de festivals soient programmés, il indique en être « de plus en plus convaincu ».
Le Québec aime assurément faire la fête, mais encore faut-il savoir qui y est invité·e et qui reçoit l’addition.
