Que devient un vieil ordinateur portable ou un téléphone intelligent une fois déposé dans l’un des bacs de recyclage du campus de l’Université de Montréal (UdeM) ? Entre les impératifs juridiques, les réseaux de tri locaux et la lutte contre le trafic illégal, le parcours des appareils électroniques est loin d’être un long fleuve tranquille.
Le geste semble anodin. Pourtant, il déclenche une machine logistique complexe. À l’UdeM, des partenaires externes gèrent les déchets électroniques. L’entreprise MultiRecycle les récupère à la demande de l’Université sur les cinq points de dépôt installés dans les bâtiments du campus de la montagne (les pavillons Jean-Brillant, Marie-Victorin, et Roger-Gaudry), du campus MIL et de celui de Saint-Hyacinthe.
Située à Lachine, elle agit comme la plaque tournante du système. Dans ses entrepôts, le matériel est d’abord séparé : le carton et le plastique partent vers des filières dédiées, tandis que l’électronique est dirigé vers des programmes officiels ou des spécialistes de la valorisation.
Un système financé par les consommateur·rice·s
La pierre angulaire de cette gestion est la Responsabilité élargie des producteurs (REP). Ce principe, instauré au Québec en 2001, donne aux entreprises qui commercialisent les produits la responsabilité de gérer leurs déchets. Ce sont les « écofrais », que payent les acheteur·euse·s, qui assurent le financement de la fin de vie des appareils.
La majorité des volumes (ordinateurs, téléphones, imprimantes) rejoignent les rangs de l’Association pour le recyclage des produits électroniques (ARPE). Pour les composants plus précis, MultiRecycle collabore avec des sous-traitants locaux comme Acier Century pour la ferraille ou Suntech pour les composants électroniques qui ne sont pas acceptés par les programmes de l’ARPE.
Malgré ce cadre rigoureux, le recyclage intégral demeure un défi de taille. Le professeur en génie informatique à Polytechnique Montréal Michel Dagenais explique qu’une fois la pile au lithium et l’écran d’un appareil retirés, la quantité de métaux restants dans un cellulaire est infime. Les petits appareils, de plus en plus complexes à démanteler, finissent souvent dans de gigantesques « cimetières » de téléphones, car les technologies de recyclage ne sont pas encore assez avancées pour extraire tous leurs composants de manière rentable.
Certaines matières sont pourtant recherchées, comme le cuivre. Notamment très présent dans les fils de recharge de voitures électriques, il est régulièrement volé sur les bornes de rechargement. Cependant, le décoller des circuits imprimés est difficile. « Dans un téléphone cellulaire, le poids de cuivre est infime, affirme le professeur. C’est assez technologique pour extraire des choses intéressantes. »
Une traçabilité nébuleuse
En 1989, le Canada a été l’un des premiers signataires de la Convention de Bâle, qui régule l’export des déchets à l’étranger et empêche son commerce illicite. La traçabilité des cargaisons permet le respect de ces conventions. Pourtant, même à l’Université de Montréal, la traçabilité des déchets électroniques fait parfois tache.
Contactés par Quartier Libre, MultiRecycle et l’ARPE, qui assurent offrir une traçabilité de leurs lots de cueillette, n’ont pas donné la même version des faits. Selon MultiRecycle, les déchets récupérés sur le campus sont assemblés dans des lots avec d’autres déchets d’entreprises et envoyés dans leur grande majorité à l’ARPE. En 2025, l’entreprise y a ainsi envoyé 685 kg de matériel électronique de l’Université de Montréal. Les composants électroniques que l’ARPE n’accepte pas sont décomposés et redistribués chez d’autres recycleurs.
L’Association indique pour sa part que « les bacs utilisés par l’UdeM ne sont pas les [siens] ni ceux de MultiRecycle » et qu’elle ne peut pas s’avancer sur la transformation les déchets récupérés.
La solution : prolonger la vie
Face aux limites du recyclage, M. Dagenais plaide pour la réparation et la réutilisation.
« Quand les gens nous posent des choses dans les bacs, on ne sait pas exactement pourquoi, précise-t-il. Est-ce que c’est parce qu’ils n’en ont plus d’usage ou est-ce que c’est brisé, par exemple ? » L’un des problèmes des bacs de recyclage est le manque d’information sur la raison pour laquelle un objet a été jeté. Sur le campus de Polytechnique Montréal, une forme de récupération organique s’est installée sur le campus.
L’endroit pour la collecte des déchets électroniques est une cage ouverte, facilement accessible. « Il y a plein d’étudiants qui vont chercher du matériel là pour récupérer des pièces ou tenter des réparations », constate M. Dagenais. Selon lui, les bacs se vident pratiquement aussi vite qu’ils se remplissent, sans que le service des immeubles s’en occupe. Il suggère donc la création de bacs transparents et accessibles, où sont séparés les déchets brisés de ceux réutilisables.
L’obsolescence programmée, une stratégie de vente qui consiste à limiter ou à réduire la durée de vie utile d’un produit pour augmenter son rachat, est elle aussi mise en cause dans la gestion des déchets électroniques. Pourtant, la plupart des cas d’obsolescence programmée concernent les mises à jour des logiciels, comme lorsqu’un ordinateur fonctionne encore, mais que le modèle ne supporte plus le téléchargement des dernières mises à jour. Pour M. Dagenais, l’utilisation de systèmes d’exploitation libres comme Linux permet de donner une seconde jeunesse à des ordinateurs jugés désuets par les grands fabricants.
En fin de compte, si les bacs de recyclage de l’UdeM sont le point d’entrée d’un système légal complexe, les effets les plus directs sur l’environnement restent ceux de la volonté des personnes de faire durer leurs outils technologiques avant de les condamner à la fonderie.
