Crédit illustration : Mathilde Segar

Quand l’actualité brûle, les humoristes s’allument

Faire rire le public dans un monde marqué par une actualité anxiogène : l’exercice semble contre-intuitif, voire périlleux. Pourtant, en 2025, les humoristes restent nombreux·ses à pratiquer les arts comiques, sur scène et sur les médias sociaux. Quartier Libre est allé à la rencontre d’artistes qui choisissent de faire du rire un soulagement collectif.

« Le rire brise le sentiment d’isolement et crée cette solidarité par rapport aux enjeux qui nous interpellent et qui sont fondamentaux », confie la fondatrice et directrice générale de l’École nationale de l’humour (ENH), Louise Richer. L’humour détiendrait donc un pouvoir unificateur. 

Force créatrice

« L’actualité, pour moi, c’est un feu intérieur, je le sens comme un appel à faire ce métier », explique pour sa part l’humoriste, autrice et animatrice Coralie LaPerrière. Rire en 2025 serait donc encore possible. Pour y parvenir, certain·e·s humoristes se servent de l’actualité comme matière première pour leurs spectacles.

Créer des blagues à partir des nouvelles reste toutefois une démarche risquée. « Certains disent que l’humour, c’est la distance que tu as avec un sujet, nuance Mme LaPerrière. On ne va pas forcément rire de quelque chose qui est arrivé hier, mais on pourra en rire dans six mois. »

Si la temporalité est un enjeu dans le succès d’une blague, savoir à qui elle s’adresse en est un autre. « Certains types d’humour peuvent ne pas parler à tout le monde, poursuit-elle. Des fois, on se garde une joke pour les personnes plus radicales, il faut savoir jouer avec ça. » 

Parfois, l’humour semble se briser devant la gravité des faits. Pour aborder certains thèmes épineux, comme la guerre, les créateur·ice·s prennent les mesures nécessaires. « Parler sur scène du génocide à Gaza peut être compliqué, souligne l’humoriste québécois·e* Noémie Leduc Roy. Pour que certains sujets soient bien amenés, ça prend une personne concernée, par exemple, ou des “triggers warning” au début des spectacles. »

Qui est Coralie LaPerrière ? 
Coralie LaPerrière est une humoriste québécoise, également autrice, actrice, animatrice et chroniqueuse. Elle coanime le balado humoristique et féministe Farouches avec sa collègue Emna Achour, et participe à La Balado de Fred Savard.

Crédit photo : Ariane Famelart – courtoisie de Coralie LaPerrière

Arme militante

« Stand-up ». Le terme anglais, né au début du XXᵉ siècle dans les clubs des villes américaines, signifie « monologue comique » et consiste à faire des blagues en étant seul·e sur scène. Cet art comique trouve ses racines dans l’expression contestataire des minorités ethniques et religieuses de l’époque. Si les répercussions sont aujourd’hui moins lourdes pour les humoristes engagé·e·s, dépendamment du pays où ils exercent, leurs intentions restent intactes.

Mme La Perrière se dit peu à l’aise avec l’étiquette « engagée ». « C’est un mot qui colle à la peau quand on parle de justice sociale et climatique, reconnaît-elle toutefois. Je trouve ça absurde qu’un artiste ne le soit pas. Pour moi, ça devrait aller de pair. »

Ses combats ont toujours fait partie de son écriture humoristique. Au point qu’elle distingue à peine les deux aspects de sa pratique. « J’ai commencé à militer à l’âge de 14 ou 15 ans, confie-t-elle. Chez moi, l’humour et l’action militante se répondent, ce sont les deux facettes d’une même médaille. »

Le recours à l’humour pour introduire des thèmes engagés apparaît comme une porte d’entrée pour des publics moins convaincus. « Des tantes et des grands-mères nous disent que le spectacle a suscité des discussions avec leur mari sur le chemin du retour », précise Mme Leduc Roy. 

Qui est Noémie Leduc Roy ? 
Noémie Leduc Roy est un·e humoriste québécois·e, qui coanime le Womansplainingshow, un spectacle d’humour queer et féministe aux côtés de l’humoriste Emna Achour. L’artiste est aussi à la tête du premier festival d’humour féministe queer et antiraciste de Montréal, Hystérire.

Crédit photo : Ariane Famelart – courtoisie de Noémie Leduc Roy

Expression du « je »

Le stand-up a révolutionné l’art comique, en proposant un exercice autobiographique. Les blagues s’allongent et se racontent à la manière d’une histoire dans laquelle les humoristes intègrent leur vécu. En se livrant sur scène, ils suscitent l’adhésion du public, et l’intime devient un élan collectif. « Ce qui m’aide dans ma création, c’est de relier le propos à mon expérience, et c’est ce qui fait un bon créateur, je pense », estime Mme Leduc Roy.

Mettre de soi sur scène semble particulièrement d’actualité en 2025, où les identités se clament haut et fort. En France, en 2006, l’arrivée du Jamel Comedy Club, créé par l’humoriste franco-marocain Jamel Debbouze et son associé Kader Aoun, a changé la donne. Plusieurs humoristes qui en sont issu·e·s du, comme Thomas Ngijol, Claudia Tagbo ou Frédéric Chau, sont d’origine étrangère et abordent sur scène le tabou de la question identitaire française. L’humour apparaît alors moins comme un mécanisme de défense que comme un outil de dénonciation de la réalité sociale d’un pays.

À l’ENH, Mme Richer constate que l’identité des élèves imprègne de plus en plus leur écriture comique. « Les créateurs, surtout avec la multiplication des plateformes, trouvent aujourd’hui plus que jamais leur public sur des enjeux qui les touchent, déclare-t-elle. Et le public a soif de se reconnaître. » Une quête d’authenticité qui devient politique et favorise l’identification des spectateur·rice·s.

Soutenir cet élan 

Si l’actualité anxiogène n’empêche pas les humoristes de créer, et si les combats se clament sur scène, l’épanouissement de la discipline reste néanmoins à garantir.

Former les humoristes de demain exige de tenir compte des mutations qui traversent le milieu. « C’est une école de formation professionnelle qui s’ajuste en continu à l’évolution même de la pratique du métier », explique la directrice de l’ENH. Elle précise toutefois que l’école « n’est pas assujettie à un humour spécifique [et] vise surtout l’éclosion de la singularité de chacun ».

Le contenu des cours n’échappe pas au débat : une plus grande place doit-elle être accordée à des formes d’humour moins conventionnelles ? « L’humour politique, c’est un humour difficile, souligne Mme La Perrière. Il faut donc l’encourager et laisser de l’espace pour l’expérimenter. » 

Des petites scènes aux grandes salles, en passant par les formats courts sur Instagram, les spectacles d’humour continuent de séduire créateur·rice·s et public. En 2025, le rire reste donc possible, qu’il s’ancre dans l’actualité ou dans l’intime, car il constitue un langage commun.

* L’humoriste Noémie Leduc Roy ne souhaite pas exprimer d’identité de genre.

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