Société

Quand l’information égare

Quand la prolifération des fausses nouvelles s’insère dans les milieux universitaires, distinguer le vrai du faux devient l’affaire de tous·tes. La directrice du Département de géographie de l’Université de Montréal et professeure agrégée, Julie Talbot, propose une analyse approfondie de la compréhension et de la prévention de la désinformation dans les travaux universitaires. 

Crédit photo : Zac Wolff sur Unsplash


« Une chose que je fais dans mes cours est de demander aux étudiants d’identifier des informations qui sont partiellement ou totalement fausses, et ils sont capables de le faire », affirme Mme Talbot. La professeure aborde avec ses étudiant·e·s des sujets qui ont fait l’objet de plusieurs critiques, de scepticisme et de contestations au cours des quinze dernières années, parmi lesquels la crise de la biodiversité et les changements climatiques. 

En effet, la pensée scientifique s’éloigne progressivement de la manière dont sont abordées de nombreuses informations dans le domaine de l’environnement. En donnant la parole à un certain nombre d’intervenant·e·s dans le but de respecter une pluralité d’opinions, Mme Talbot constate que davantage de points de vue se présentent comme des faits sur Internet, bien qu’ils aillent à l’encontre du consensus scientifique. Comme cette tendance risque d’augmenter la propagation d’informations erronées, s’appuyer sur les propos de spécialistes compétent·e·s devient essentiel, soutient la professeure. À choisir entre le ou la scientifique qui a consacré sa vie à l’étude d’un problème environnemental et un·e chroniqueur·euse, le choix est évident, selon elle.

« Un exemple important est le changement climatique, qui englobe une quantité inimaginable de connaissances, illustre la Mme Talbot. Les scientifiques se concentrent sur la base du problème, il existe des faits et des données qui démontrent que le fait scientifique n’est pas une opinion. » 

Selon les résultats d’un sondage publiés par le média 24 heures en 2022, 88 % des Canadien·ne·s estiment que les changements climatiques sont en cours, tandis que 6 % en nient l’existence. Pour les climatosceptiques, l’existence des changements climatiques est remise en question et plusieurs considèrent que, même si ces changements existent réellement, l’origine n’est pas humaine.

L’expérience de Mme Talbot avec les étudiant·e·s du Département de géographie lui a permis de constater que ces dernier·ère·s sont déjà capables de reconnaître la vraisemblance des sources et des informations qu’ils consultent. Elle attribue cette habileté au fait que les étudiant·e·s en géographie sont généralement déjà conscient·e·s des problèmes environnementaux et sociaux. «Je pense qu’il y a déjà un filtre de sélection qui les rend plus sensibles à cela», affirme-t-elle.

Faire confiance à une source et la vérifier avant de poursuivre la recherche est fondamental dans la réalisation de travaux universitaires. Comprendre d’où provient l’information et consulter les sources les plus proches de la science s’avère crucial. « S’agit-il d’un blogue ou d’une vidéo ? Qui le produit et dans quel but ? Cette personne ou ce média a-t-il des orientations particulières sur un sujet spécifique ? », poursuit Mme Talbot.

L’étudiante de deuxième année au baccalauréat en communication Alexandra Huayanay estime que comprendre la provenance d’une source est essentiel afin de pouvoir ensuite déterminer si des recherches supplémentaires sont nécessaires. « Si je la trouve sur Facebook, il est certain que je la vérifierai, confie-t-elle. S’il s’agit d’affirmations faites par des célébrités ou d’autres personnes, je vérifie toujours, en fonction de la personne et du poste qu’elle occupe. » Quant à l’étudiante de deuxième année au baccalauréat en communication Elizabeth Harvey, elle révèle choisir ses sources plutôt que de se fier directement à des sources scientifiques, afin d’éviter tout doute sur la véracité des informations. « Je choisis généralement des sites Web qui publient des écrits scientifiques comme Cairn, Erudit et d’autres », précise-t-elle.

Une formation essentielle ?

Dans un contexte politique polarisé, où la circulation de fausses informations est une source de préoccupation depuis plusieurs années, la création d’une formation sur la vérification des faits destinée aux étudiant·e·s constituerait une solution face à ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur.

« Si l’Université de Montréal a un rôle social, c’est aussi de s’assurer d’être le gardien du savoir, insiste Mme Talbot. Il est nécessaire que les gens puissent compter sur l’Université, les professeurs et les personnes ayant une formation universitaire. » 

Inclure l’enseignement de la vérification des faits dans le cursus universitaire aiderait les étudiant·e·s à reconnaître et à contrer les fausses informations. Cette approche les rendrait plus conscient·e·s du traitement de l’information en ligne, ce qui encouragerait le développement de leur pensée critique. D’après la professeure, la formation universitaire devrait également permettre aux étudiant·e·s d’augmenter leur capacité à détecter les bonnes sources des mauvaises. Une telle formation leur éviterait ainsi d’accepter aveuglément l’abondance d’informations qui se trouvent sur Internet.

Regard sur l’intelligence artificielle

Crédit photo : Solen Feiyssa sur Unsplash

Bien que l’intelligence artificielle (I.A.) soit devenue une alliée des étudiant·e·s dans la réalisation de leurs travaux universitaires, son utilisation soulève encore des doutes. 


Sur le plan politique et institutionnel, l’Université entrevoit l’utilisation de l’I.A. dans le cadre de recherches et de travaux comme une arme à double tranchant. D’une part, l’UdeM l’accueille comme un outil utile pour soutenir l’apprentissage, clarifier des concepts complexes et améliorer les pratiques pédagogiques. Elle est d’ailleurs à l’origine de la création de l’Institut québécois d’intelligence artificielle (MILA) pour le développement de la recherche et des connaissances dans ce domaine. D’autre part, elle est consciente des défis liés à la transparence, à la protection des données, à l’intégrité universitaire et à l’autonomie intellectuelle des étudiant·e·s. L’Université recommande d’adopter une utilisation responsable en tout temps afin de préserver les valeurs fondamentales de l’éducation.

Selon Mme Talbot, l’utilisation de l’I.A. comporte également des aspects positifs, mais la vigilance reste de mise dans son utilisation. « Ce sont des outils que nous utilisons parfois sans nous poser trop de questions », déplore-t-elle. S’appuyer exclusivement sur ces outils peut générer et propager plus de désinformation.

Dans ses cours, elle accepte l’utilisation de l’I.A. dans le cadre de certaines tâches que doivent effectuer ses étudiant·e·s. Elle s’attend toutefois à ce que ces dernier·ère·s soient en mesure d’effectuer leur travail en faisant appel à leurs propres compétences. D’après elle, l’I.A. permet à la fois de tout faire et de ne rien faire. « L’intelligence artificielle est un outil rempli de choses, sans [en être] un », alerte-t-elle.

Réflexion pour l’avenir

Distinguer le vrai du faux dans un monde où la désinformation circule constamment demande un effort de réflexion supplémentaire, même pour les personnes qui fréquentent les milieux universitaires. Selon Alexandra, la vérification de l’information exige beaucoup d’efforts.

En 2023, Statistique Canada a rapporté que 59 % des Canadien·ne·s se disaient préoccupé·e·s par la mésinformation en ligne. Le degré de préoccupation variait également en fonction du niveau d’éducation : 66 % des Canadien·ne·s qui détiennent un diplôme d’études secondaires ou d’études supérieures ont déclaré être préoccupé·e·s par la question, contre 52 % pour les titulaires d’un certificat ou d’un diplôme d’une école de métier, d’un diplôme d’études secondaires ou inférieur.

La place qu’occupent les fausses nouvelles dans le milieu universitaire est l’affaire de tous·tes. S’attaquer au cœur de la problématique « nécessite une réflexion partagée entre les enseignants, l’administration et les étudiants, afin d’aborder la diffusion de la désinformation de manière efficace dans les années à venir », soutient Mme Talbot. La prolifération des fausses nouvelles laisse planer le doute face à l’avenir de l’information et des connaissances, et reste sujette à des questions ainsi qu’à des incertitudes pour un avenir riche en savoirs.

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