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Solitude : une expérience partagée

« Lorsqu’une personne seule émigre ou va étudier à l’étranger, elle renaît : elle recommence sa vie à zéro, elle n’a ni amis, ni repères, ni accompagnement», déclare l’étudiant en troisième année au baccalauréat en science politique Seifeddine Hajji, en année d’échange à l’UdeM. Arrivé de Tunisie il y a quatre mois, il remarque que « peu importe leur nationalité, les étudiants internationaux sont tous accompagnés par la solitude dès leur arrivée au pays».

L’étudiant à la mineure en arts et sciences Maxence Joris dépeint un ébranlement initial similaire. « Au début, j’ai tout remis en question, confie- t-il. J’ai même considéré rentrer en France. »

Expériences partagées

 Les cas de ces deux étudiants seraient loin d’être isolés. Des chercheurs britanniques ont révélé que près des trois quarts d’un échantillon constitué d’étudiant·e·s internationaux·ales rapportaient ressentir de la solitude.

« Ça ne s’explique pas par le fait d’être physiquement seul, mais par la frontière entre ce que tu es, tes valeurs, ce que tu manges, ce que tu portes, ta culture, et ce qui est présent ici », explique la professeure adjointe en sociologie à l’UdeM Fahimeh Darchinian, qui a quitté l’Iran pour le Canada en 2012. L’étudiant·e vit alors un déchirement identitaire avec « ce que la société [lui] offre comme codes culturels et comme valeurs ».

La conseillère en éducation interculturelle et docteure en éducation comparée Sarah Maïnich explique que la solitude se ressent à la fois au niveau social, en étant séparé de sa famille et de ses ami·e·s ; au niveau géographique, en étant loin de son pays ; mais aussi en étant dans un établissement différent.

« C’est une perte de repères », souligne-t-elle. Elle ajoute qu’aux cycles supérieurs, la solitude pèse également sur le plan universitaire, car les étudiant·e·s doivent souvent travailler seuls sur leur sujet.

Inclusion : un enjeu fondamental

 « Tant et aussi longtemps [que ces étudiants] seront considérés comme des étrangers, cette solitude sera là », explique Mme Darchinian, tout en qualifiant leur inclusion de « loin d’être idéale ».

Seifeddine Hajji confie d’ailleurs ne pas s’être senti accueilli à son arrivée à Montréal. Envahi par la solitude, il a plongé dans la dépression. Il s’est d’abord tourné vers la clinique universitaire de psychologie de l’UdeM, puis a rencontré une travailleuse sociale au Centre de santé et de consultation psychologique. Grâce à ce soutien, il précise s’être adapté à son nouvel environnement en deux mois. Il mentionne toutefois que cette situation a eu des répercussions sur ses performances scolaires.

Malgré son petit passage à vide au début, l’expérience est somme toute très différente pour Maxence Joris. « J’ai trouvé les gens accueillants, j’ai l’impression qu’ils sont beaucoup plus ouverts ici qu’en France », estime-t-il. Il dit s’être adapté à son nouvel environnement en seulement deux semaines.

Mme Darchinian souligne que le pays d’origine des étudiant·e·s peut avoir une incidence sur leur niveau d’intégration. « C’est beaucoup plus facile pour un étudiant français, par exemple, qui arrive avec une communauté pour l’accueillir », ajoute Mme Maïnich.

Solitude chez les minorités visibles

Mme Darchinian affirme que les défis sont plus grands pour les étudiant·e·s originaires de pays non occidentaux, qui ont intégré les inégalités pouvant découler des rapports de pouvoir entre les pays, et « parce que l’Histoire est écrite de sorte à vendre la supériorité de l’Occident ».

Ce phénomène peut engendrer des répercussions sociales et financières. Cette représentation parfois inférieure de soi-même entraînerait une réticence à s’impliquer au sein de la communauté, ce que la sociologue qualifie d’« autoexclusion », et qui peut, par exemple, se traduire par le fait d’éviter de postuler à un emploi par peur d’être refusé.

Elle ajoute que les personnes occupant des rôles décisionnels, tels que les professeur·e·s et les directeur·rice·s de département, peuvent également être amenés à considérer les étudiant·e·s non occidentaux·ales comme moins compétent·e·s, en raison de préjugés à l’égard des systèmes éducatifs de leur pays d’origine.

Temps des Fêtes, solitude exacerbée ?

« Il faut comprendre que pour certains étudiants internationaux, venir au Canada est un investissement financier, précise Mme Maïnich. Retourner au pays pour des vacances est alors malvenu. »

Les deux expertes confirment que le temps des Fêtes accentue le sentiment de solitude. Ce sont des « moments de collectivités », poursuit Mme Darchinian, mais ces étudiant·e·s n’ont « pas le même capital social ». Elle se réfère à sa propre expérience. « Je suis venue seule : personne de ma famille ou de mes amis n’habitait au Canada», confie-t-elle.

L’étude menée par les chercheurs britanniques souligne que les participant·e·s ressentent davantage la solitude pendant les Fêtes, en particulier celles et ceux provenant de cultures collectivistes comme la Chine et le Japon. Mme Maïnich ajoute que le climat nordique renforce l’isolement à cette période de l’année.

Ressources à l’UdeM

L’UdeM accueille plus de 10 000 étudiant·e·s internationaux·ales et se classe comme la troisième université la plus internationale au Canada, d’après le TimesHigher Education. Son Bureau des étudiants internationaux (BEI) constitue « l’unique endroit sur le campus où l’attention du personnel est exclusivement portée sur les besoins et les demandes des étudiants étrangers », selon le site Internet de celui-ci. Le BEI propose ainsi de nombreuses activités « avec, en tête, les besoins spécifiques des étudiants internationaux », indique la porte-parole de l’Université, Geneviève O’Meara.

Cette dernière mentionne plusieurs initiatives qui visent notamment les étudiant·e·s internationaux·ales : le jumelage interlinguistique, le parrainage par des étudiant·e·s plus ancien·ne·s à l’Université, l’envoi de courriels personnalisés par des étudiant·e·s ambassadeur·rice·s, ainsi que le groupe Facebook UdeM +1, lequel permet d’échanger avec la communauté étudiante. Elle ajoute qu’une grande proportion d’étudiant·e·s internationaux·ales s’inscrit aux troupes de danse, de chant populaire et de théâtre ainsi qu’à des activités culturelles sur le campus.

Place à l’amélioration

En tant qu’ancienne étudiante de l’UdeM, Mme Maïnich affirme que « beaucoup de choses se sont améliorées » depuis son passage, en 2007. « [Les étudiants internationaux] sont plus encouragés à s’impliquer dans la vie universitaire et ça leur permet de tisser des liens sociaux », constate-t-elle. De son côté, Mme Darchinian pense que des améliorations sont possibles. « Si je me base sur mon expérience et celle de mes étudiants internationaux, l’UdeM ne répond pas suffisamment aux besoins de cette catégorie », déclare-t-elle.

Selon elle, l’intégration ne devrait pas nécessairement être tournée vers la société occidentale et l’apprentissage de ses normes, mais plutôt vers l’interculturalité, avec, par exemple, des activités qui permettraient aux étudiant·e·s internationaux·ales de participer à des discussions substantielles sur leur appartenance culturelle respective.

Pour Mme Darchinian, une autre solution serait de leur donner des rôles cruciaux dans les processus décisionnels qui les concernent. « Sinon, on fait des politiques pour eux, mais sans eux », estime-t-elle.

« En ce qui concerne les efforts mis pour soutenir nos étudiants internationaux, nous avons plusieurs propositions sur le feu en ce moment, précise Mme O’Meara. Il est encore trop tôt pour en parler, mais soyez assurés que nous avons entendu nos étudiants et que nous travaillons pour mieux répondre à leurs besoins. »

QUI SONT LES ÉTUDIANT·E·S INTERNATIONAUX·ALES ?

Selon l’Institut de la statistique de l’UNESCO (ISU), un·e étudiant·e international·e est une personne étudiant à l’étranger sans avoir le statut de résident permanent. Selon Statistique Canada, cette définition inclut les « étudiant·e·s extraterritoriaux·ales » qui étudient dans un établissement scolaire canadien, même si celui-ci ne se situe pas sur le territoire canadien. L’expression d’« étudiant·e étranger·ère » fait, elle, référence à une personne qui n’est pas originaire du pays où elle étudie et peut alors inclure des résident·e·s permanent·e·s. Toutefois, elle peut également avoir une connotation stigmatisante, en créant une séparation avecles étudiant·e·s dit·e·s « natif·ve·s ».

 

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